Diderot et les insectes

Publié le 8 Décembre 2013

Diderot et les insectes

2013, célébrons le tricentenaire de la naissance de Denis Diderot, né à Langres le 5 octobre 1713 et mort à Paris le 31 juillet 1784. Homme des Lumières, romancier, dramaturge, conteur, critique littéraire, traducteur, philosophe, il a excellé à tout en faisant preuve d’une grande érudition et d’un bon esprit critique. Mais ici, c’est d’abord à l’encyclopédiste que nous rendons hommage.

L’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, qu’il a rédigé et dirigé avec Jean Le Rond d’Alembert (1717-1783) à partir de 1747, consacre un chapitre important aux insectes et de nombreux articles à des espèces spécifiques. Diderot et d’Alembert n’ont bien sûr pas rédigé seuls cette somme de connaissances. Ils ont fait appel à un grand nombre de rédacteurs et d’illustrateurs plus ou moins connus (17 volumes de texte, 11 volumes de planches, 160 auteurs).

Diderot et les insectes

Les rédacteurs des articles consacrés à l’entomologie ont certainement fait appel aux travaux de Réaumur (1683-1757), qui avait rédigé un ouvrage sur l'entomologie en six volumes publiés de 1734 à 1742. Diderot s’est cependant investi personnellement dans la rédaction du Prospectus et d’un millier d’articles, il a participé activement à la collecte d’informations et d’illustrations.

L’article générique consacré à l’insecte, signé D.J. (Louis de Jaucourt, surnommé l’Esclave de l’Encyclopédie, qui a signé 17000 articles sur 68000 de l’Encyclopédie) est sur 7 pages, plus de 7600 mots, près de 36500 caractères espaces non compris. Une somme…

Prenons les tout premiers paragraphes définissant l’insecte :

« Insecte (Hist. nat.) petit animal qui n'a point de sang. On a distingué les animaux de cette nature en grands & en petits ; les grands sont les animaux mous, les crustacés & les testacés ; les petits sont les insectes. Il y a plus d'espèces d'insectes que d'espèces de poissons, d'oiseaux, ou de quadrupèdes. Il y a aussi plus de différences de conformation parmi les insectes, que dans tout autre genre d'animaux. Sans cesser de considérer les insectes en général, tâchons de prendre une idée des différentes parties de leurs corps.

La peau des chenilles, des vers &c. est fort tendre & très-faible ; certaines araignées ont plusieurs peaux l'une sur l'autre, comme les pellicules d'un oignon. La peau de tous les insectes est poreuse ; dans quelques-uns elle tombe une fois chaque année, & dans d'autres jusqu'à quatre fois ; enfin il y a des insectes qui ont la peau fort dure & même garnie d'écailles.

La tête des insectes est fort petite dans les uns, & très-grosse dans d'autres à proportion du corps ; elle a différentes formes dans diverses espèces. On en voit de rondes, de plates, d'ovales, de larges, de pointues & de quarrées, d'unies, de raboteuses & de velues. […]»

On notera d’emblée qu’à cette époque la définition scientifique de l’insecte n’est pas la nôtre « animal invertébré arthropode caractérisé par un corps formé de trois parties bien distinctes : la tête, le thorax, muni de trois paires de pattes, et l'abdomen» et que les araignées sont encore considérées comme des insectes… Plus loin il en sera de même pour « le mille-piés long & plat ».

L’article poursuit dans une longue énumération des parties de l’insecte, les décrivant précisément : les ailes, les pattes, les yeux, la bouche, la trompe, les antennes, les poils, la couleur, etc. insistant sur la variété, les dissemblances entre espèces. De même il décrit les différentes sortes de métamorphose, de reproduction, de dimorphisme sexuel :

« Dans les espèces d'insectes qui s'accouplent, les femelles sont ordinairement plus grosses que les mâles ; cette différence est évidente parmi les puces, les grillons, &c. dans plusieurs espèces les antennes des mâles ont des nœuds, des barbes ou des bouquets de poils qui ne sont pas sur les antennes des femelles ; les mâles de quelques espèces d'insectes ont des aîles, & les femelles en manquent, ou n'en ont que d'imparfaites ; elles sont pourvûes dans d'autres espèces d'un tuyau qui sert à conduire leurs œufs entre l'écorce des arbres, dans la terre, dans le parenchyme des feuilles, & dans d'autres endroits où ils ne pourroient pas parvenir sans cet organe. Quelquefois les couleurs du mâle sont différentes de celles de la femelle. »

Il divise les insectes en 7 classes : coléoptères, hémiptères, neuroptères, lépidoptères, hyménoptères, diptères et aptères, qu’il va ensuite longuement détailler par genres. Ainsi la classe des coléoptères est divisée en 22 genres, qu’il décrit par espèces. Mais pour les hémiptères, il ne parle pas de genres, mais que d’espèces. Il donne quelquefois des sous-espèces. Cette classification apparaît parfois confuse.

Les libellules sont dans la classe des neuroptères avec la mouche-scorpion (panorpe), le lion puceron, la mouche puante, le fourmi-lion, l’éphémère... Que nous en dit-on :

« Les demoiselles, libellulae ; elles ont la bouche composée de deux mâchoires ; les antennes courtes, & la queue en forme de pince. On divise ce genre en trois genres secondaires :

1°. Les grandes demoiselles ; 2°. les demoiselles moyennes ; 3°. les petites demoiselles. »

C’est court... Mais où est notre bel agrion ?

Dans la classe des aptères, la 7ème, se trouvent aussi bien les poux, les puces, les cirons (arachnides acariens), que les scorpions, les crustacés et les cloportes… On est encore loin de notre classification actuelle… Le terme « insecte » est bien largement attribué.

Denis Diderot rédige toutefois lui-même quelques articles relatifs aux insectes.

Diderot et les insectes

Voici celui qu’il consacre à la « corne » des insectes :

« S. f. (Hist. nat. des Insect.) pointe fine, dure, sans articulation, qui sort ordinairement de la tête des insectes.

La nature a donné des cornes dures à quelques insectes, tout comme elle en a donné à divers quadrupèdes. Ces cornes différent des antennes, en ce qu'elles n'ont point d'articulations. Plusieurs insectes n'ont qu'une corne qui est placée sur la tête & s'élève directement en haut, ou se recourbe en arrière comme une faucille. Nos Naturalistes en ont donné des figures : mais il y a aussi des insectes qui ont deux cornes placées au-devant de la tête, s'étendant vers les côtés, ou s'élevant en ligne droite. Ces cornes sont ou courtes, unies & un peu recourbées en-dedans comme des faucilles, ou elles sont branchues comme celles du cerf-volant. Quelquefois elles sont égales en longueur, & d'autres fois elles sont plus grandes l'une que l'autre. […]

Tous les insectes ne portent pas leurs cornes à la tête ; car on en voit qui les ont des deux côtés des épaules près de la tête.

Enfin, dans quelques insectes elles sont immobiles, & mobiles dans d'autres. Ceux-ci peuvent par ce moyen serrer leur proie comme avec des tenailles, & ceux-là écarter ce qui se trouve en leur chemin.

Il règne à tous ces égards des variétés infinies sur le nombre, la forme, la longueur, la position, la structure, les usages des cornes dans les diverses espèces d'insectes. Nous devons au microscope une infinité de curieuses observations en ce genre ; mais comme il n'est pas possible d'entrer dans ce vaste détail, nous renvoyons le lecteur aux ouvrages de Leuwenhoek, de Swammerdam, de M. de Reaumur, de Frisch, Lessers, & autres savans Naturalistes. »

Là nous revoyons les bronzes de François Chapelain-Midy, comme le lucane ou le megasoma.

Diderot traite aussi de la coque des vers à soie et des chenilles. Il nous décrit le bicios « on appelle ainsi dans le Brésil un insecte fort petit & fort incommode qui entre par les pores, s'insinue entre cuir & chair, & cause des douleurs très-considérables ». Nous n’avons pas trouvé ailleurs cet animalcule.

Nous vous proposons aussi celui sur l’escarbot, en fait un scarabée, notre bousier :

« S. m. (Hist. nat. Insectolog.) scarabaeus, stercorarius, pilularius, seu cantharus, insecte du genre des scarabées ; il a le corps large, épais, de couleur noire, luisante, & mêlée d'une teinte de bleu. Il porte deux antennes dont l'extrémité est divisée en plusieurs filets ; ses pattes sont dentelées. On le trouve dans le fumier & dans l'ordure la plus puante ; c'est pourquoi on lui a donné le nom de stercorarius ; & parce qu'il en fait des pelotes avec ses pattes, on l'a appellé pilularius. On le nomme aussi par la même raison fouille-merde.

ESCARBOT, (Mat. med. & Pharmacie) L'escarbot, en latin scarabeus, est plus connu chez les apothicaires sous le nom de scarabée, que sous celui d'escarbot.

* ESCARBOT, (Myth.) cet insecte fut adoré des Egyptiens. Porphyre dit dans Eusebe, qu'ils sont tous mâles. L'escarbot est dans la table isiaque & dans une infinité d'autres anciens monumens égyptiens. Les Basilidiens ne l'avoient pas oublié dans leurs pierres magiques. »

Cet escarbot nous amène à Gérard de Nerval et Saléma, sa petite fiancée druze, mais c’est une toute autre histoire, que nous nous ferons un plaisir de vous conter une autre fois.

Et pour finir quelques mots sur l’insecte dans l’œuvre philosophique de Diderot.

Il s’intéresse surtout à l’entomologie dans la mesure où elle lui permet de d’exprimer ses interrogations, d’inciter le lecteur à la réflexion, notamment au cours des dialogues qu’il met en scène dans ses œuvres. Par exemple dans ses Pensées philosophiques :

« Je puis admettre que le mécanisme de l’insecte le plus vil n’est pas moins merveilleux que celui de l’homme, et je ne crains pas qu’on en infère qu’une agitation intestine des molécules étant capable de donner l’un, il est vraisemblable qu’elle a donné l’autre. ».

Dans le Neveu de Rameau, il écrit « Pour moi je ne vois pas de cette hauteur où tout se confond, l’homme qui émonde un arbre avec des ciseaux, la chenille qui ronge la feuille, et d’où l’on ne voit que deux insectes différents, chacun à son devoir. Perchez-vous sur l’épicycle de Mercure, et de là distribuez, si cela vous convient, et à l’imitation de Réaumur, lui la classe des mouches en couturières, arpenteuses, faucheuses, vous, l’espèce des hommes en hommes menuisiers charpentiers, coureurs, danseurs, chanteurs, c’est votre affaire. Je ne m’en mêle pas. Je suis dans ce monde et j’y reste. »

Ou encore dans La Promenade du Sceptique, L’Allée des Marronniers :

« Qui vous a dit que cet ordre que vous admirez ici ne se dément nulle part ? Vous est-il permis de conclure d’un point de l’espace à l’espace infini ? On remplit un vaste terrain de terres et de décombres jetés au hasard, mais entre lesquels le ver et la fourmi trouvent des habitations fort commodes. Que penseriez-vous de ces insectes, si, raisonnant à votre mode, ils s’extasiaient sur l’intelligence du jardinier qui a disposé tous ces matériaux pour eux ? »

Décidément l’insecte est un sujet bien vaste, vous en conviendrez.

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