Et si on parlait du doryphore ?

Publié le 18 Juin 2014

Et si on parlait du doryphore ?

Le Doryphore "Porte-lance" est une statue du sculpteur grec Polyclète représentant un jeune guerrier porteur d’une lance. " Un bien bel homme" disent ces dames. Elle daterait de 440 av. J.C.

Mon fameux Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture de 1837 nous en dit plus dans l’article écrit par un certain Général Bardin, dont personne ne se souvient :

"Ce mot, qui était en usage dans la milice grecque, dérive des expressions doru, lance, et phérô, je porte. C’était la dénomination des soldats porte lance ou armés d’une demi-pique, comme le dit Procope. – il y avait des doryphores parmi les troupes formant la garde des souverains, comme il s’y voit des hallebardiers dans les temps modernes. – Quinte-Curce appelle doryphores des soldats perses qui composaient une division de quinze mille hommes ; c’était un corps célèbre par sa valeur, distingué par la richesse de son armement, et qui jouissait de nombreux privilèges. – Suivant Jabro, des doryphores portaient le manteau du roi de Perse en manière d’enseigne, et marchaient devant son char."

Rien sur un quelconque insecte. Le vieux Dictionnaire Larousse Universel en 2 volumes daté de 1922, que mon père avait dû acheter dans une vente aux enchères, en dit lui enfin quelque chose :

"Doryphora ou doryphore, n. m. Insecte coléoptère, originaire d’Amérique, qui ravage les plantations de pommes de terre. Le doryphore a causé de grands dégâts aux Etats-Unis."

Les fameuses planches des Editions Deyrolle, récemment rééditées, ne le présentent même pas aux écoliers de l’époque parmi les insectes nuisibles comme le thrips des céréales, le bostriche, la calandre des blés, le pyrale de la vigne, l’altise des potagers ou le saperde chagriné, j’en passe et des meilleurs.

Et oui, ce n’est qu’à la fin de la Première Guerre Mondiale que le Doryphore (Leptinotarsa decemlineata), ou Doryphore de la pomme de terre, originaire du Mexique où il vivait sur les solanacées sauvages, est apparu en France après être passé par les Etats-Unis. Cet insecte, de l'ordre des coléoptères et de la famille des chrysomélidés, a des élytres jaunes rayés de noir, un peu comme la livrée de Nestor, le serviteur du Capitaine Hadock à Moulinsart. Vous voyez ce que je veux dire ?

Alors pourquoi doryphore ? Cet insecte ravageur porterait-il une lance ? Wikipedia n’en sait rien. Son nom n’aurait donc absolument rien à voir avec Polyclète ou le roi des Perses. Un blog prétend cependant que sa poitrine serait armée d’une longue lance, d’où son nom, mais un contradicteur qui dit que les insectes n’ont pas de poitrine - pense que cela vient plutôt de ses rayures noires sur les élytres (le qualificatif decemlineata signifiant "10 lignes"). Je pense qu’il est dans le vrai.

Et si on parlait du doryphore ?

Le doryphore envahit les champs de patates et c’est pourquoi pendant la Guerre de 39-45, les Allemands ont été surnommés les "doryphores". Il paraitrait que dans certaines provinces (sans doute reculées), c’est ainsi qu’on traite encore aujourd’hui les touristes de toutes nationalités et même les parisiens.

Bon que dire de plus, à part qu’il boulotte les pommes de terre, sinon que nos parents ou nos grands-parents devaient pendant la dernière guerre aller dans les champs – sur ordre du Maréchal Pétain – pour les enlever à la main puis les brûler, ce qui était mieux que d’employer des insecticides, qu’ils n’avaient de toute façon pas suffisamment. Dans le village de Ronno (Rhône) les enfants des écoles ramassèrent en un mois 8000 larves et 97 insectes parfaits, encouragés par le maire qui paya chacun d’eux une prime de 2 centimes par larve ou insecte ramassé. C’est peut-être aussi la raison du surnom des Allemands. En enlevant les doryphores et leurs larves, nos papis faisaient de la résistance.

Et si on parlait du doryphore ?

Sa larve est de couleur orange avec des points noirs sur les flancs. On ne peut pas confondre la larve de doryphore avec celle de la coccinelle de couleur gris-noir avec de grandes taches jaune-orange, elle considérée comme utile comme chacun sait, faut-il le rappeler. D'accord là il manque la couleur, mais je n'ai pas vu de larve sur les pommes de terre du jardin, alors pas de photo...

Attention le doryphore se déplace pedibus jambus ou en volant et ce sur de grandes distances pour trouver les feuilles des tubercules qu’il affectionne. Ceci dit ce n’est pas à la nage ou en volant qu’il est venu des Etats-Unis, mais plutôt par bateau avec des pommes de terre importées. Les Européens, conscients du problème s’en étaient préoccupés dès la fin du XIXème siècle en interdisant l’importation de pommes de terre d’Outre-Atlantique, mais la bestiole a eu raison du blocus. Elle était signalée en Angleterre en 1901, en Allemagne avant 1914. En France, c’est en 1922 qu’elle apparaît en Gironde, vraisemblablement apportée avec des patates importées. Elle se répand lentement jusqu’en 1930, infectant 18 départements à partir du Bordelais. A partir de là, après l’offensive de 1931, l’expansion s’accélère à la faveur d’un climat chaud, le saillant de l’Ardèche est réduit et le Rhône franchit en plusieurs points. En 1936 l’est du pays est atteint. En 1942, 18 ans après Bordeaux, le Doryphore avait envahi la France. Il était même passé en Belgique et au Luxembourg et envahissait l’Allemagne. Juste retour des choses.

Et si on parlait du doryphore ?

Doryphore capturé dans mon jardin, sur les pommes de terre. Il n'y en avait pas d'autres. Quand on le prend en main, il fait le mort. Il ne s'est animé que dans le récipient où je l'ai emprisonné quelques temps. C'est un beau coléoptère, un peu plus grand qu'une coccinelle. Dommage qu'il soit le ravageur de nos chères tubercules.

Une étude de 1943 (Etude géographique sur le doryphore en France et principalement dans la région lyonnaise par Georges Castellan) relate cette invasion des doryphores à la manière d’un récit de guerre (c’est cette étude qui donne l’exemple de Ronno). Les agriculteurs ne sont pas toujours disciplinés et malgré la prime, l’arséniate est cher. Les services agricoles du département du Rhône décrivent en 1938 quelles sont les causes de ces négligences :

"1° Etat d’esprit de certains cultivateurs, jardiniers, etc. qui, pour une faible surface de pommes de terre, ne veulent pas se donner la peine d’opérer et contribuent à entretenir et propager l’épidémie. 2° Manque de soins pris pour les pulvérisations – 3° Parfois, refus de traiter à l’arséniate par crainte d’empoisonnement du gibier, des bestiaux, voire des hommes. Ces craintes sont vaines, mais entretenues dans les campagnes par les chasseurs qui colportent souvent des faits non contrôlés et par certains démarcheurs de produits non arsenicaux qui trouvent là un argument de première valeur commerciale, sinon scientifique".

Et si on parlait du doryphore ?

En 1941, une loi avait organisé la protection des végétaux (quarantaine, désinfection, interdiction de planter, destruction par le feu) et en cas de refus du propriétaire le traitement sera organisé par le Syndicat de défense aux frais de l’intéressé. Une deuxième loi la complète en organisant les Services extérieurs de la protection des végétaux assurant les opérations de police phytosanitaire et de contrôle prévues par la loi précédente. A cette époque la superficie en pommes de terre représentait 1,5 millions d’hectares et 75 millions de francs de chiffre d’affaire. Les dégâts se chiffraient en millions de francs avec 5% de la production affectée.

L’étude de 1941 concluait :

"Le paysan peut encore être renseigné d’une façon plus simple [que par les bulletins d’avertissements régionaux] en observant les plantes sauvages ; ainsi les insectes [les doryphores] sont sortis en grande majorité quand la fougère aigle déroule sa crosse, la ponte commence lorsque les grandes marguerites digitales sont en fleurs, l’évolution larvaire coïncide avec la floraison du châtaignier, etc. Le danger prévu est toujours moins redoutable.

Il subsiste tout de même et l’importance du problème n’est que trop évidente dans les circonstances actuelles où les questions de ravitaillement prennent une importance exceptionnelle. Or, aux dernières nouvelles la situation est grave. En 1940, la lutte a été pratiquement nulle, l’insecte a pu se multiplier à son gré : maintenant il pullule partout. Sans doute son évolution a été retardée par les pluies du mois de mai, mais le retour du beau temps va voir les grands vols printaniers, les pontes, l’invasion larvaire. La campagne s’annonce dure. On dispose cependant pour la mener à bien de textes législatifs fermes et nets, de services dont le rôle est bien défini, de stocks d’arséniate suffisants. Il faut le concours de toutes les bonnes volontés pour sauver le précieux tubercule, qui assurera notre subsistance, de son ennemi numéro 1 : le Doryphore."

Et si on parlait du doryphore ?

Après avoir lu cette étude qu’on pourrait croire métaphorique, voire codée, tant elle décrit comme en miroir l’invasion doryphorique, comment peut-on s’étonner que les Allemands aient été qualifiés à cette triste époque de Doryphores ?… Depuis nos amis d'Outre-Rhin ont mis pacifiquement en vedette la vaillante et tant aimée coccinelle... Das Auto.

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Louisette 28/06/2014 08:50

Intéressant post, bonjour belge

Martineke 24/06/2014 10:02

Encore une fois, un bien bel et intéressant article pluridisciplinaire ! Voici une petite chronologie artistique, sociale, historique, toujours aussi croustillante, nous contant l'aventure du doryphore ! Pauvres écoliers du début du XXe siècle qui ne connaissaient pas le bel habit du doryphore !
« L’Éducation par les yeux est celle qui fatigue le moins l’intelligence, mais cette éducation ne peut avoir de bons résultats que si les idées qui se gravent dans l’esprit de l’enfant sont d’une rigoureuse exactitude »