Amis ou ennemis

Publié le 20 Août 2014

Dans le journal La Montagne du 3 avril 1962, Alexandre Vialatte (1901-1971) consacrait sa rituelle chronique hebdomadaire aux insectes, sous le titre « chronique des pupipares et des siphonaptères », inspiré par sa lecture du « Guide de l’entomologiste » par G. Colas, du Muséum national d’histoire naturelle, ouvrage publié par les éditions Boubée et couronné par la Société entomologiste de France (prix Dollfus 1945), nouvelle édition revue, avec 151 figures dans le texte et 40 photographies hors texte par l’auteur.

Nous recommandons bien entendu la lecture de cet ouvrage érudit à tous les amis de l’Agrion de l’Oise et rendons hommage à Alexandre Vialatte de l’avoir popularisé auprès du grand public, à sa manière très particulière il faut le préciser, qui est plutôt celle du poète amoureux des noms rares et pittoresques et du chroniqueur ironique que de l’homme de science docte et sérieux. Mais les entomologistes et autres insectophiles ne sont-ils pas tous un peu poètes ? Dans quel autre univers nous est-il donné de fréquenter des pupipares et des siphonaptères, des catopides et des cicindèles, des buprestes et des phasgonurides ?

Amis ou ennemis

Autant que par les mœurs de ces petites créatures à six pattes, Alexandre Vialatte était fasciné par les méthodes de chasse des entomologistes dévoilées par ce guide qui ne manquaient pas de l’intriguer :

« C’est un vrai roman d’aventures », écrit-il à propos de cet ouvrage, « il s’agit en effet de ne pas rater la chenille. Quand on la tient, on ne la lâche plus. On la vide sans la débiter. On la cuit au four de campagne qu’on emporte toujours sur soi avec une petite lampe à alcool, et on la gonfle avec une paille, en soufflant dedans ….C’est à quoi aboutissent tant de peines. Le philosophe s’en émerveille, l’esprit en reste confondu »

L’intérêt d’Alexandre Vialatte pour les insectes n’était pas neuf puisqu’il avait été le traducteur pour la France de l’œuvre de Franz Kafka.

Quel rapport avec les insectes nous direz-vous ?

Il s’avère qu’Alexandre Vialatte était un écrivain amoureux de la langue et de la culture germaniques qui avait quelques années plus tôt consacré son temps à la traduction en langue française de l’œuvre de Franz Kafka qu’il admirait, lequel, bien que tchèque, écrivait en allemand. Entre autres ouvrages de Kafka, Vialatte avait traduit la célèbre nouvelle « La Métamorphose » (Die Verwandlung) qui conte l'histoire de Gregor Samsa, un vendeur qui se réveille un matin transformé en insecte.

Nous y voilà.

« Il était couché sur le dos, un dos dur comme une cuirasse, et, en levant un peu la tête, il s’aperçut qu’il avait un ventre brun en forme de voûte divisé par des nervures arquées. La couverture, à peine retenue par le sommet de cet édifice, était près de tomber complètement, et les pattes de Grégoire, pitoyablement minces pour son gros corps, papillotaient devant ses yeux. « Que m'est-il arrivé ? » pensa-t-il. Ce n'était pourtant pas un rêve... »

Se métamorphoser en insecte, un cauchemar !

Amis ou ennemis

Cette nouvelle, outre sa dimension fantastique et ses multiples interprétations possibles dans le champ philosophique, exprime à sa façon la relation de l’homme au monde des insectes, fait de fascination- répulsion.

Il faut reconnaitre que les insectes ont de quoi inquiéter. Contrairement aux mammifères, ils ne peuvent être domestiqués par l’homme (à part la puce savante).

C’est pourquoi l’homme s’en méfie.

Il faut dire que L’Agrion de l’Oise ne fait rien pour dissiper l’inquiétude, bien au contraire. Son président prend un malin plaisir à l’entretenir tout au long de ses publications avec une constance remarquable. Qu’on en juge à ce petit florilège de titres anxiogènes récoltés dans les publications de l’Agrion de l’Oise, plus particulièrement sa page Facebook :

« Nancy: scarabée dans les haricots d’un supermarché »

« Top des piqûres d'insectes les plus douloureuses »

« Prolifération des punaises de lit »

« La chenille qui se transforme en serpent »

« Ces insectes qui vont nous pourrir l’été »

« Une voiture envahie par 20000 abeilles »

« Yonne : le moustique-tigre aux portes de l’Ile-de-France »

« Le papillon tueur attaque en Languedoc-Roussillon »

…et ne parlons pas de la de pyrale du buis qui nous traumatise tous.

Arrêtons là cette énumération qui pourrait faire fuir nos adhérents.

On voit par là que les insectes ne sont pas tous nos amis.

Mais, nous direz-vous, tous les insectes ne sont pas méchants. A côté des insectes qui nous veulent du mal, il en existe de gentils. Tenez : la sympathique coccinelle, cette gentille demoiselle bête à bon Dieu des comptines pour enfants, n’est-elle pas adorable ?

Amis ou ennemis

Détrompez-vous. Sachez que la coccinelle est une véritable tueuse en série. Elle perfore sa proie, sans anesthésie, pour y injecter sa salive chargée de suc digestif. En un instant, l’adversaire est anéanti. La coccinelle dissout par l'intérieur le malheureux puceron qui ne lui a rien fait. A-t-on pensé à la souffrance du puceron et à l’angoisse de ce malheureux livré à la voracité de la coccinelle ?

Alors, comment rendre les insectes sympathiques ? En les mangeant? Quelle drôle d'idée, aurait-on idée de manger son animal de compagnie, son chien ou son chat ? Quand bien même, nous savons que le consommation d'insectes comestibles est à peine tolérée en France. Pourtant l'on trouve des insectes à vendre dans les animaleries, mais ils sont du mauvais côté de la chaîne alimentaire (de leur propre point de vue du moins) ; ils sont en effet vendus comme nourritures pour les NAC (nouveaux animaux de compagnie) tels que les lézards, serpents, varans...

Mais pourquoi ne deviendraient ils pas à leur tour des NAC ? A leur avantage, ils ne sont pas encombrants, on peut les transporter dans une boite d’allumettes ou dans sa poche. Remarquez que certains nous accompagnent déjà mais sans nous demander la permission, comme les poux, les puces ou les tiques, mais ceux-là ne sont pas vraiment nos amis.

En revanche, quoi de plus adorable qu’un criquet apprivoisé, comme Jiminy Cricket, la bestiole anthropomorphe pleine de sagesse qui sert de bonne conscience à Pinocchio ?

Ce n’est qu’un conte pour enfant mais aussi un beau sujet de philosophie sur la prétendue supériorité de l’espèce humaine. L’homme pourra-t-il un jour s’en remettre aux insectes pour penser à sa place ?

En attendant, nous nous contenterons de décerner un Agrion d’Or à Alexandre Vialatte et à Franz Kafka pour une partie de leur œuvre et leur sollicitude pour les insectes.

JMV

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article

Martinek 20/08/2014 13:56

Voilà de bien bonnes idées de lecture ! Un parcours de santé en bonne cie avec FK, AV, RP et JMV... pour rêver, s'amuser, cauchemarder, s'instruire, réfléchir, s'angoisser parfois... et continuer à se demander si on les aime ou si on les craint :)

Martinek 20/08/2014 13:56

Voilà de bien bonnes idées de lecture ! Un parcours de santé en bonne cie avec FK, AV, RP et JMV... pour rêver, s'amuser, cauchemarder, s'instruire, réfléchir, s'angoisser parfois... et continuer à se demander si on les aime ou si on les craint :)