Nos amies les guêpes

Publié le 6 Août 2014

Nos amies les guêpes

Aujourd’hui j’ai envie de vous parler des guêpes, ces mal-aimées … et oui revoilà le mois d’août et ces diablesses sont parmi nous.

J’ai découvert chez un bouquiniste, un ouvrage de 1881, mais c’était déjà la 4ème édition des « Mœurs pittoresques des Insectes » de Victor Rendu, inspecteur général de l’agriculture, chez Hachette à Paris. L’ouvrage, relié en rouge avec des lettres en or, avait été offert par la Ville de Paris à un jeune garçon de 5ème comme prix de Français, de Conduite et de Calcul. Un de ses descendants avait dû s’en débarrasser. Recherches faites, la 1ère édition était datée 1870. Victor Rendu était né à Maisons-Alfort en 1809 et devait décéder à Paris en 1877. Le bonhomme a son article sur Wikipedia et je me permets de m’y référer. Il est petit-fils de l’agronome Victor Yvart, né à Boulogne-sur-Mer, en charge de la ferme-modèle de Maisons-Alfort, et également neveu d’Ambroise Rendu, l’un des organisateurs de l’Université sous Napoléon 1er. Une belle généalogie, une belle parentèle, incontestablement.

Victor Rendu a écrit de nombreux ouvrage de vulgarisation, seul ou en collaboration avec Ambroise Rendu, avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation, fils de son oncle, autrement dit son cousin germain. Il est connu comme ampélographe, c’est à dire spécialiste de la vigne et plus particulièrement des cépages. On lui doit entre autres « Ampélographie française comprenant la statistique, la description des meilleurs cépages, l'analyse chimique du sol, et les procédés de culture et de vinification des principaux vignobles de la France.» Deuxième édition. Paris, Masson, 1857. Hommage lui soit rendu, c’est le cas de le dire. Outre ses « Mœurs pittoresques des Insectes », il est aussi l’auteur de « Les Abeilles » et d’un « Essai d’entomologie appliquée à l’Agriculture ». Mais il ne s’est pas contenté des insectes, de la zoologie, de la vigne et l’agriculture, il a aussi traduit les « Psaumes de David » et écrit sur les souffrances du Christ. Tout autre domaine, vous en conviendrez.

Nos amies les guêpes

Mais c’est de guêpes que je voulais vous entretenir. Victor Rendu leur consacre un chapitre « Les Guêpes » dans ses « Mœurs pittoresques ». Bien qu’il ne l’écrive pas, il s’agit ici manifestement de guêpes sociales (car il y en a bien d’autres) et tout particulièrement de la guêpe allemande (Vespula germanica). Tiens aujourd’hui les insectes qui nous dérangent seraient plutôt « asiatiques », qu’ils soient coccinelles ou frelons.

Pour être rigoureux Vespula germanica appartient à l’ordre des Hyménoptères (comme les abeilles et les fourmis) , infra-ordre Aculeata (mais on trouve aussi sous-ordre Apocrita), super-famille Vespoidea, famille Vespidae (comprenant les guêpes dites sociales, mais aussi des guêpes solitaires, et encore les frelons et les polistes), genre Vespula.

Nous nous en tiendrons au texte de Victor Rendu dans cet opuscule apparemment destiné à la vulgarisation scientifique et à l’édification des jeunes collégiens. En effet dans sa courte préface, datée d’octobre 1869, Victor Rendu n’écrit-il pas ? :

« Puisse-t-il contribuer à développer le goût de l’histoire naturelle, vulgariser les immortels travaux des Swammerdam, des Réaumur et des Hubert, et surtout convaincre le lecteur de cette vérité inscrite dans l’Imitation de Jésus-Christ : « il n’est pas de créature si petite et si méprisée, qui ne nous montre la bonté de Dieu ! ».

Que nous dit-il ?

« Le nom de Guêpe éveille, tout d’abord, une idée désagréable, il rappelle le souvenir d’un visiteur effronté, toujours grondant, menaçant, l’arme sans cesse au poing, de mœurs pillardes et sanguinaires, et d’un caractère tellement irritable, qu’il n’y a jamais à plaisanter avec lui. Son poignard le rend féroce. Tout cependant n’est pas détestable chez les Guêpes. Architectes habiles, elles le disputent même aux abeilles dans l’art d’élever des palais ; mères dévouées, elles ont la plus grande tendresse pour leurs petits ; elles vivent, enfin, pacifiquement entre elles ; malgré de graves défauts, elles ont aussi leurs bons côtés. »

Ainsi cette bestiole agaçante qui vient troubler nos repas en terrasse ou sur l’herbe, plongeant dans nos confitures ou dans la sauce de notre viande, que l’on craint d’avaler avec notre jus de fruit où elle serait en train de se noyer, n’est pas celle qu’on croit. Elle aurait des qualités que jusqu’alors je ne soupçonnais pas.

Nos amies les guêpes

Victor Rendu nous éclaire sur la société des guêpes, beaucoup plus égalitaires que celles des abeilles, pour qui nous n’avons que de bons sentiments. Leur société est une république, où il n’y a point de reine : leurs femelles sont nombreuses et pondent bien sûr, mais sont aussi bâtisseuses, chasseresses et picoreuses, tout comme les nombreuses ouvrières qui, nous dit Rendu, « font la majorité de la nation ». Ce sont ces dernières qui « maçonnes de leur métier, la tâche la plus importante et la plus lourde leur incombe comme aux plus courageuses ; tous les travaux publics leur sont dévolus ; elles veillent, en outre, au respect de la cité, remplissent les fonctions de nourrices, et, de plus vont en course et sont chargées de l’approvisionnement des petits. » Quant aux mâles : « ce ne sont pas des satrapes oisifs, s’engraissant aux dépens de la société comme les faux-bourdons des abeilles.» Ce sont eux qui s’occupent de l’hygiène publique de la maison, la débarrassant des cadavres et des déchets. Ils ne sortent pas et n’ont pas besoin d’être armés contrairement aux femelles et aux ouvrières « pourvues d’armes formidables ; leur poignard envenimé donne rapidement la mort aux insectes », qu’elles peuvent diriger aussi contre nous et cela fait mal, vous le savez sans doute. Elles sont aussi pourvues de mandibules redoutables leur permettant d’arracher des parcelles de nourriture.

(ci-dessus image extraite de Les Insectes par Louis Figuier (1875), Gallica BnF)

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Victor Rendu nous dit qu’elles seraient volontiers « butineuses et pastorales comme les abeilles », mais comme il leur faut de beaucoup de nourriture, tout leur est bon, mais surtout ce qui est sucré, donc tout particulièrement les fruits : « avec sagacité elle s’attaque aux plus mûrs et aux plus succulents », comme celle-ci qui dévore une belle mirabelle bien mûre (photo ©Roger Puff)

Mais quand il y a les petits à nourrir, la guêpe devient vorace, s’attaquant aux proies vivantes « insectes de toutes sortes, abeilles surtout, tombent sous ses coups ; elle en fait des hécatombes. »

Tel un oiseau de proie, elle attaque en vol, dépèce au besoin sa proie, la transporte au nid, la partageant souvent généreusement avec ses collègues.

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Malheureusement ce triste sort peut lui arriver à elle aussi, en voici une tuée par un frelon (photo ©Philippe Delmer) .

La guêpe vous l’avez compris ne fait pas de miel, même s’il lui arrive de butiner. Il s’agit de nourrir les petits qu’elles ont installés dans un nid confortable et douillet. Elles le cachent dans de vieux bois ou de vieux murs, le construisant avec des débris de bois qu’elles transforment en une espèce de pâte à papier. Le nid a la forme d’une grosse boule plus ou moins ovale installée dans une cavité ou dans un buisson, épousant les formes, contournant les obstacles, englobant les branchages… Sous l’enveloppe des cellules hexagonales reliées par des liens ou des piliers. Les guêpes se sont mises à l’ouvrage et ensemble ont bâti ce nid plus ou moins régulier, muni de deux trous pour entrer et sortir. Je passe sur les détails de la construction, nettement moins parfaire que celle de l’abeille. Je passe sur la description précise qu’en fait Victor Rendu dans le cas de la guêpe germanique, qui est la plus commune chez nous. Sachez cependant que le nid – le guêpier - est construit à partir du haut et que toutes les parties formant plusieurs niveaux de plancher alvéolé vont être suspendues ou reliées aux parois du nid au moyen de colonnettes.

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Ce que Victor Rendu ne dit pas clairement c’est de quoi est fait le nid. Il parle bien d’une substance papyracée, c’est à dire « qui est mince et sec comme du papier ». Mais il ne nous dit pas que le guêpier est fait de fibres de bois mâchées et mélangées à la salive de l’insecte. Et là ? … bingo ! biomimétisme : ce procédé pour la fabrication du papier à partir de la cellulose de bois. Dès 1719, Réaumur, après avoir étudié de près les nids de guêpe, en pressentait la possibilité. Voilà ce qu’il écrivait dans ses Mémoires pour servir à l’histoire des insectes (volume 6, Imprimerie Royale 1742, d’où est extrait la figure ci-contre) :

« Celles-ci [les guêpes] nous donnent une importante leçon en nous apprenant qu’on peut faire du papier de la qualité du nôtre, avec des fibres de plantes, qui n’ont pas passé par l’état de linge et de chiffon : elles semblent nous inviter à essayer si nous ne pourrions pas parvenir à faire de beau et bon papier, en employant immédiatement certains bois. »

Mais ce n’est qu’à partir de 1844 et grâce au recours à la chimie que l’industrialisation pu se développer. Le temps du papier fait à partir de chiffons était révolu (ceci dit on en produit toujours mais pas en quantité industrielle).

Après cette digression, revenons à Victor Rendu. Les femelles vont sans tarder pondre leurs œufs dans les cellules du nid :

« Le nid est à peine en voie de construction, que la mère Guêpe s’occupe de sa ponte ; chaque cellule reçoit un œuf ; les œufs qui doivent produire l’armée des travailleurs sont logés dans un quartier à part, ceux des mâles et des femelles se trouvent souvent entremêlés dans le même rayon, mais toujours dans des cellules distinctes. »

Huit jours après les œufs éclosent pour donner des larves dotées de mandibules.

« Elle (la larve) est très vorace et ne se contente pas d’un repas par jour, il lui en faut plusieurs ; elle les prend à la becquée comme les oiseaux. L’activité avec laquelle une mère Guêpe parcourt, les unes après les autres, toutes les cellules d’un gâteau, est chose vraiment merveilleuse […]. Avec d’aussi bonnes nourrices, les larves croissent vite. »

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Ici une poliste (polistes dominula), guêpe non sociale, en train de construire son nid sur une feuille de figuier (photo ©Roger Puff)

Quand elles sont prêtes à la métamorphose :

« Bien qu’on ne leur ait point appris le métier de filandière, elles y sont fort habiles, elles tapissent leur logis d’une membrane soyeuse, et ferment l’orifice de leur cellule par une calotte sphérique […] Peu de temps après que le ver soit ainsi cloîtré, il se change en nymphe… »

Encore un peu de temps et l’insecte parfait va sortir de son cocon, mais il lui faut quelques heures à se fortifier pour être vraiment opérationnel :

« … les ouvrières lui apportent du dehors le produit de leur chasse, chair ou fruits, ces derniers à l’état de conserve sucrée, qu’elles font sortir de leur bouche, sous forme de gouttelettes transparentes. La jouvencelle, on le devine, fait honneur à ses hôtesses ; elle mange avec avidité la chair et savoure la liqueur offerte : ainsi fortifiée par ce dernier repas, elle est en état d’affronter la température extérieure ; ses ailes sont ressuyées, lustrées ; d’un bond énergique, elle se lance dans la vie active : la société compte un citoyen de plus, travailleur et chasseur comme ceux qui l’ont précédé dans la vie. »

Les cellules seront nettoyées par les ouvrières et les mères pondront aussitôt une autre portée. Les ouvrières poursuivent leur tâche de construction du nid. Elles peuvent être huit à dix mille, et le nid compter de nombreux étages. Les guêpes vont vaillamment défendre leur nid de leurs prédateurs. Entre elles c’est l’harmonie :

« L’ordre le plus parfait règne dans son intérieur, bien qu’au dehors la guerre éclate avec fureur contre tout étranger ; point de querelles, point de combats entre les Guêpes ; rarement elles se chamaillent sérieusement ; jamais elles ne se livrent à ces attaques violentes de tribus à tribus, ainsi que cela se voit parfois chez les abeilles en proie à la disette ; en temps de famine, la Guêpe meurt avec courage et résignation, elle ne pille jamais ses semblables. »

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Serait-ce une fable de La Fontaine, la Grenouille et les Guêpes (photo ©Roger Puff)

Et Victor Rendu poursuit :

« Du reste, le gouvernement des Guêpes explique très bien la douceur de leurs mœurs publiques : point de disputes parmi elles ; personne ne règne ni ne gouverne ; chacun vit librement dans une cité libre, sous la seule condition de n’être pas à la charge de l’Etat et de travailler à sa prospérité. Tous agissent de concert, et sous l’inspiration puissante du salut public, sans monopôle ni favoritisme d’aucune sorte : quel gouvernement humain pourrait être comparé à cette république modèle ? »

Mais cette belle société n’est pas éternelle. La Roche Tarpéienne est près du Capitole. A peine les premiers froids arrivés, le fonctionnement du nid est changé du tout au tout. Les guêpes découragées ne travaillent plus. Les ouvrières et les mâles sacrifient les larves et même les nymphes. Mais tous vont mourir :

« Confinées dans leur gîte par le mauvais temps, sans provision aucune au logis, sans ressource au dehors où il n’y a plus un seul morceau de mouche ou de vermisseau, elles sont d’abord obligées de faire diète ; bientôt la diète devient jeûne et jeûne atroce ; elle épargne à peine quelques estomacs ; la gelée leur évite une longue et cruelle agonie 

Les femelles seront les dernières à mourir. Le guêpier est abandonné. « Tout cet édifice somptueux qui a coûté tant de travail et de dévouement à cette nation naguère si animée et si populeuse », n’aura servi qu’une seule année. Quelques femelles survivent cependant et chercheront un autre endroit pour établir une nouvelle communauté, qui « passera, à son tour, par les mêmes vicissitudes. »

Mais ce que Victor Rendu ne nous dit pas dans ce chapitre consacré aux guêpes, c’est comment les femelles rescapées de ce désastre vont procréer dans le futur guêpier. Où est le mâle rescapé qui engendrera la nouvelle société ?

Heureusement d’autres informations complètent utilement ces extraits de Victor Rendu (et surtout actualisent les connaissances entomologiques) : la nouvelle colonie est fondée par une femelle fécondée l’année précédente.

Ceci dit, aujourd’hui de nombreux références parlent d’une reine unique pour le guêpier, contrairement à ce qu’écrivait Victor Rendu, pour qui il y aurait de nombreuses femelles pondeuses vivant dans un même guêpier, ce qu’Aristote disait lui aussi déjà dans son « Histoire des Animaux », lui parlait d’ailleurs de « chefs » pour ces femelles fondatrices. Ces chefs pondaient d’abord des œufs destinés à devenir des ouvrières, puis plus tard seulement des œufs qui seraient les futures mères.

C’est bien compliqué la vie des bêtes…

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Alors une seule reine ? Des reines ? Des citoyennes pondeuses ?

Oui mais toutes à taille de guêpe ! Alors là on ne pense plus à guêpier mais à guêpière, et c’est une autre histoire.

Toujours est-il que ces guêpes ne sont plus pour moi aussi antipathiques. Elles butinent un peu et participent à la pollinisation, bien sûr elles ne font pas de miel. Elles contribuent aussi au bio-contrôle du jardin, détruisant quelques insectes qui pourraient en vouloir à nos fruits et légumes. Enfin elles mêmes servent de pâture à certains oiseaux, comme les guêpiers, qui, très galants, offrent des insectes à leurs conquêtes à la saison des amours (mais ces volatiles seraient aussi très friands de libellules et de demoiselles … pauvre agrion…).

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Mais - rappelez-vous - je terminais ici récemment une autre chronique consacrée au doryphore par une allusion automobile. Ici encore nous pouvons rester dans la métaphore mécanique, mais cette fois-ci motocycliste avec la légendaire Vespa (guêpe en italien), scooter de la société Piaggio & Co, créé en 1946, succès mondial s’il en fût. Une taille de guêpe sur une Vespa ? Audrey Hepburn ou Anita Ekberg ? Pas la même cylindrée, manifestement.

Pas de photo de Vespa, mais il y avait déjà depuis un certain temps des bicyclettes qui se prenaient pour des guêpes…

(image Gallica BnF)

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MumMartinek 06/08/2014 10:34

« Du reste, le gouvernement des Guêpes explique très bien la douceur de leurs mœurs publiques : point de disputes parmi elles ; personne ne règne ni ne gouverne ; chacun vit librement dans une cité libre, sous la seule condition de n’être pas à la charge de l’Etat et de travailler à sa prospérité. Tous agissent de concert, et sous l’inspiration puissante du salut public, sans monopôle ni favoritisme d’aucune sorte..." AH !!! UN MONDE de RÊVE