14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Publié le 10 Novembre 2014

La mode était à la fin du 19ème siècle, et jusqu’à la guerre 14-18 au moins, de représenter les pays sous forme de caricatures dans une cartographie satirique. André Belloguet (1830-1873) en était un des dessinateurs les plus connus en France.

Une de ses cartes probablement dessinée entre 1870 et 1873 (date de sa mort) présente «L’Europe animale», où la France, rabotée à l’est par la perte de l’Alsace et de la Moselle, est figurée comme un coq tourné vers l’Allemagne, celle-ci comme un renard prêt à plonger sur le coq, l’Angleterre en pieuvre voulant étendre son hégémonie, la Russie comme un ours féroce, ... Le sens de ces représentations était relativement clair dans le contexte politique de l’époque. Avec cela plus ou moins évident : l’Italie en pie, l’Espagne en taureau, l’Afrique du Nord en lion, la Turquie d’Europe en tortue, la Turquie d’Asie en chameau, etc.

Je vous laisse la découvrir sur la toile. Un site en anglais la présente. Mais dans cette carte et d’autres du même genre pratiquement jamais un pays n’était figuré par un insecte. Quel dommage pour nous.

Avec une autre association dont je fais partie, les Amis du Vieux Verneuil, une exposition sur la Guerre 14-18 a été montée en mai dernier dans le cadre des commémorations. Une collection de cartes postales a été prêtée et j’ai eu la permission du collectionneur de m’en servir pour notre blog. Qu’il soit remercié ici.

Tous les pays belligérants sont représentés en insectes.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Bien sûr l’auteur est français et tous les alliés dans le conflit sont des insectes bien sympathiques : des papillons pour la quasi totalité. La France aux ailes bleu-blanc-rouge est perchée sur une branche. Au fait savez-vous qu’il existe bien un papillon avec de telles ailes tricolores l’Ancyluris formossima ? Il vit au Pérou, en Equateur et en Bolivie.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Papillons aussi pour l’Angleterre, la Belgique, l’Italie et le Japon. Tous des papillons aux ailes couleurs du drapeau national. Les personnages, qui en forment le corps, sont tous féminins, une Française en casque de poilu, une Russe couronnée comme une impératrice, les autres moins typées… Mais aucun de ces personnages ne figure une tête connue, pas de roi, de reine ou de chef d’état. Ils symbolisent le peuple de chaque pays dans son anonymat.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Il en va de même pour les autres alliés, le Monténégro, la Russie et la Serbie.

Nos lépidoptères sont tous posés sur une branche, et surtout ils sont paisibles, souriants, innocents, pourrait-on dire.

A noter qu’il manque la Grèce, le Portugal et la Roumanie pour les Alliés de la Triple Entente du continent européen.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Bien sûr rien de tel pour les ennemis, L’Allemagne en tête figurée en coléoptère menaçant aux énormes mandibules.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Il y a bien ici aussi le drapeau colorant leurs ailes, mais à côté de l’Allemagne en lucane, les autres sont des hyménoptères peu sympathiques : guêpe ou frelon pour l’Autriche, bourdon pour la Bulgarie. Quant à la Turquie, c’est une espèce de coléoptère aux élytres bruns peu identifiable. Un hanneton peut être ?

De plus les personnages sont des hommes, barbus, revêches, que dis-je belliqueux. Les responsables de la guerre, les « méchants » sont identifiés. Ce sont des despotes, des tyrans… et non comme on la vu pour les « gentils » le peuple. L’Allemagne, c’est manifestement le Kaiser Guillaume II avec ses moustaches retroussées, l’Autriche c’est l’Empereur austro-hongrois François-Joseph Ier avec son crane chauve et ses favoris blancs, la Bulgarie c’est le roi Ferdinand avec sa barbichette noire et ses moustaches à la Napoléon III. Le personnage symbolisant la Turquie coiffé d’un fez rouge pourrait bien être le Sultan Mehmed V, mais la ressemblance avec les photos consultées, mis à part le fez, est moins frappante …

Ils sont ailes déployés, présentés comme des assaillants, des agresseurs … mais regardez bien, ils sont tous une épée fichée dans le corps, « épinglés » comme dans une boite de collectionneur, donc tués, figés dans leur posture guerrière. Voilà le destin de la Triple Alliance.

Les paisibles papillons auront raison de ces nuisibles insectes.

Inutile de vous dire que si une même collection de cartes postales existait dans le camp adverse, la symbolique serait diamétralement opposée, mais là j’enfonce des portes ouvertes.

Ah oui j’oubliais : l’Espagne, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse sont restés neutres dans la Grande Guerre, donc point d’insectes pour les caricaturer.

Mais puisque nous parlons des insectes dans la guerre, je vous propose pour conclure cet extrait du livre Les Croix de bois de Roland Dorgelès :

« A tout moment, Gilbert regardait sa montre. Cette attente angoissante lui crispait le cœur : il eut voulu entendre le signal, partir tout de suite, en finir. Il pensa tout haut :

- Ils font durer le plaisir

Sur le parapet, entre deux touffes d’herbe, deux bêtes se battaient : un gros scarabée mordoré à la cuirasse épaisse et un insecte bleu aux fines antennes. Gilbert les regardait, et, quand le scarabée allait écraser l’autre, il le renversait sur le dos, du bout du doigt. De son front une goutte de sueur tomba sur la petite bête bleue, qui secoua ses ailes bigarrées.

- Attention, il va être l’heure, prévint un officier sur notre droite.

Plus près, Cruchet commanda :

- Baïonnette au canon… Les grenadiers en tête.

Un frisson d’acier courut tout le long de la tranchée. Penché, Gilbert observait toujours ses insectes, n’écoutant pas battre son cœur. Le scarabée secouait sa lourde carapace, mais l’autre l’avait saisi entre ses longues antennes, et il le maintenait ne le lâchait plus.

[…] Tiens, le scarabée doré ne bougeait plus, l’insecte l’emportait… Oh ! cette poudre, quelle âcre puanteur !… Une rumeur monta vers la droite, des cris ou une chanson. « Les zouaves sont sortis ! » Une rafale de 105 éclata, cinq coups de cymbales…

- En avant la troisième ! cria le capitaine.

- En avant !… »

Et surtout n’oublions pas : cette guerre ce sont plus de 18 millions de morts militaires et civils, tous pays confondus, plus de 21 millions de militaires blessés.

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Martine 12/07/2015 16:36

Dans le cadre d'une expo sur 14 18, je souhaiterais reproduire en art plastique textile, le papillon tricolore, pouvez-vous me dire qui a créé cette carte et si je peux le reproduire
cordialement
Martrine

Martineke 17/11/2014 16:44

Belle page intéressante... et plaisante à découvrir .
le lien de la page anglaise sur la carte de Belloguet... http://earthinvision.com/blog/2012/12/leurope-animale-physiologie-comique-1882/#.VGoW7MmrP7B