Alexandre Yersin, père et fils, entomologistes

Publié le 3 Novembre 2014

Dans le livre de Patrick Deville « Peste et choléra », prix Femina 2012, nous pouvons lire la mort brutale du père d’Alexandre Yersin, le jeune pastorien, découvreur du bacille de la peste.

« A Morges dans le canton de Vaud, chez les Yersin comme chez les voisins, ce n’est pas le dénuement mais une stricte frugalité. Un sou y est un sou. Les jupes élimées des mères passent aux servantes. Ce père parvient à coups de leçons particulières à mener à Genève des études de moyenne intensité, devient un temps professeur de collège, féru de botanique et d’entomologie, mais pour mieux gagner son pain c’est l’administration des poudrières. Il porte la longue veste noire cintrée des savants et un chapeau haut de forme, il sait tout des coléoptères, se spécialise dans les orthoptères et les acridiens.

Il dessine les criquets et les grillons, les tue, place sous le microscope les élytres et les antennes, envoie des communications à la Société vaudoise des sciences naturelles, et jusqu’à la Société entomologique de France. Puis le voilà intendant des Poudres et ça n’est pas rien. Il poursuit l’étude du système nerveux du grillon champêtre et modernise la poudrerie. Le front écrase le dernier grillon. Un bras dans une ultime contraction renverse les bocaux. Alexandre Yersin meurt à trente-huit ans. Un scarabée vert traverse sa joue. Une sauterelle se piège dans ses cheveux. Un doryphore entre dans sa bouche ouverte. Sa jeune épouse Fanny est enceinte. La veuve du patron va devoir quitter la poudrerie. Après l’oraison, au milieu des ballots de linge et des piles de vaisselle, un enfant naît. On lui donne le prénom du mari mort. »

Alexandre Yersin fils / wikipedia commons
Alexandre Yersin fils / wikipedia commons

Cette mort brutale de l’entomologiste à sa table de travail, ainsi traitée de façon spectaculaire par Patrick Deville, est sans doute quelque peu romancée. Il n’en reste pas moins que le père du disciple de Pasteur et de Roux, Alexandre Yersin, a effectivement laissé sa trace dans l’histoire de l’entomologie.

Il s’agit donc d’Alexandre Yersin père (1829-1863).

On trouve un ouvrage de 1866 « La vie et les écrits d’Alexandre Yersin » écrit par le genevois Henry de Saussure (1829-1905), que Patrick Deville a probablement consulté. Henry de Saussure est un géographe qui a beaucoup voyagé, notamment en Amérique, où, alpiniste, il a gravi le Popocatepelt, et qui a également écrit sur l’entomologie américaine : « Fourmis mexicaines » (1853), « Orthoptères de l’Amérique moyenne et mantidés américaines » (1858), pour ne citer que ces deux publications. Fondateur entre autres de la Société d’entomologie de Suisse, il était le petit-fils de Horace-Bénédict de Saussure, naturaliste et géologue, fondateur de l’alpinisme.

Alexandre Yersin père s’est illustré en entomologie dans l’étude des orthoptères d’Europe. Il a travaillé sur le chant de ces insectes, la stridulation. Dans un ouvrage il décrit le chant particulier des différentes espèces que l’on trouve en Suisse en le notant en musique. Dans les espèces d’Orthoptères qu’il décrit, il distingue trois familles musicales : les Grilloniens, les Locustaires et les Criquets, les autres étant muettes. (Attention la cigale n’est pas un orthoptère, nous n’en parlons donc pas).

Jeune sauterelle verte ©Philippe_Delmer _ 1er prix du Jury au 1er concours photo de l'Agrion de l'Oise 2014

Jeune sauterelle verte ©Philippe_Delmer _ 1er prix du Jury au 1er concours photo de l'Agrion de l'Oise 2014

C’est Henry de Saussure qui synthétise ces travaux

« Les Grillons et les Locustes stridulent au moyen d’un tambour ou appareil spécial de leurs élytres, tandis que les Criquets produisent leurs sons en faisant jouer leurs tibias postérieurs sur les élytres, comme un archet sur un violon. Le procédé de ces derniers a un caractère beaucoup plus musical que celui des premiers : il est par conséquent beaucoup moins facile à noter ; mais quoique produisant un bruit plutôt qu’un son, il devient chez les différentes espèces la source d’un chant infiniment plus varié que le procédé employé par les Grilloniens et les Locustaires. Tandis que les insectes de ces deux dernières familles recherchent l’ombre des buissons et l’obscurité de la nuit, pour faire entendre avec persistance ces sons aigus qui nous impatientent si souvent, les Criquets ne saluent de leur chant que les rayons du soleil ; ils recherchent la chaleur, et pour n’en perdre aucun rayon, ils ont soin d’abaisser la patte placée du côté de la lumière afin qu’elle ne projette aucune ombre sur leur corps. A l’approche de la soirée, les Criquets cessent de striduler.

Tous les Orthoptères chanteurs savent varier leurs stridulations. Lorsqu’on les saisit ils produisent un son aigu que l’on pourrait prendre pour un cri de détresse ; ils ont aussi leur cri d’appel et lorsque les mâles s’approchent de la femelle ils adoucissent la voix d’une manière remarquable ; et quelquefois même ils vont jusqu’à en changer complètement le rythme. Enfin lorsque les insectes se nettoient les pattes et les élytres, ou lorsque le temps change ils rendent par moments des sons désordonnés, qu’il ne faut pas confondre avec le chant de l’espèce. »

Criquets (insectarium Hexapoda Waremme Belgique) ©Roger_Puff

Criquets (insectarium Hexapoda Waremme Belgique) ©Roger_Puff

Dans un article du blog, nous avons évoqué les Plaies d’Egypte et plus particulièrement les invasions de criquets. Ce phénomène n’est pas propre aux pays du Sud. Il a en effet été étudié par Alexandre Yersin en Suisse, où en 1858 des myriades de sauterelles envahirent le canton de Vaud. Le point de départ n’était pas l’Orient, mais le Valais où l’espèce en cause Pachytitus migratorius était indigène. Le même phénomène était déjà apparu en 1837. Les ravages de ces sauterelles suisses ne sont en rien comparables à celles des criquets pèlerins mais suffisants pour que des moyens de destruction aient été proposés.

Henry de Saussure nous dit encore que le fléau des sauterelles avait ravagé en 1613 les Bouches-du-Rhône. La ville de Marseille avait accordé des primes pour la destruction des œufs, des larves et des insectes. Les enfants pouvaient chacun en recueillir plusieurs kilogrammes par jour.

Ceci dit les œufs des sauterelles de l’invasion de 1858 ne furent pas détruits par le froid au cours de l’hiver et les sauterelles apparurent par myriades dévorant les champs d’avoine et autres graminées.

Alexandre Yersin qui avait commencé sa carrière de scientifique dans la météorologie sut faire la relation entre les conditions climatiques et ces éclosions explosives.

Grillons  ©Roger_Puff

Grillons ©Roger_Puff

Mais il vaudrait mieux que vous puissiez lire la totalité de ce que dit Henry de Saussure des œuvres de Yersin et mieux encore lire Yersin lui-même. C’est de Saussure qui écrit d’ailleurs à ce propos :

«[… pour tout ce qui tient à la peinture de la nature vivante, il faut lire ce qu’on écrit les observateurs eux-mêmes. Les extraits font perdre tout le charme des descriptions. La vie de la nature ne saurait en effet se traduire avec vérité que par la plume de ceux qui se sont eux-mêmes inspirés par la contemplation de ses admirables mystères. »

Les travaux approfondis sur le système nerveux des grillons de Alexandre Yersin ont été particulièrement appréciés. Il en publia une première partie faite surtout de ces observations, mais la mort vint interrompre ses travaux et la synthèse qu’il rédigeait ne fut pas publiée.

Les collections de Yersin père, complétées par celles de Yersin fils, qui s’est passionné pour la science de son père dans son enfance, ont été recueillies par le Muséum d’histoire naturelle de Genève où elles ont rejoint celles de Henry de Saussure.

Timbre poste Indochine 1943-1944
Timbre poste Indochine 1943-1944

Voilà ce qu’écrit à ce sujet Patrick Deville :

« Le garçon est seul et bat la campagne, nage dans le Lac ou construit des cerfs-volants. Il capture des insectes, les dessine, les transperce d’une aiguille et les fixe au carton. Le rite sacrificiel ressuscite les morts. Du père – comme dans une peuplade guerrière la lance et le bouclier -, il hérite des emblèmes, sort d’une malle au grenier le microscope et le bistouri. Voilà un deuxième Alexandre Yersin et un deuxième entomologiste. »

Et c’est grâce au microscope le plus perfectionné que Alexandre Yersin le fils, acheta vers 1884 chez Carl Zeiss à Iéna, tandis qu’il poursuivait ses études de médecine à Marburg puis à Berlin et qui ne le quitta pas de toute sa vie, qu’il va découvrir plusieurs années après le bacille de la peste à Hongkong en 1894…

Mais - bien qu’entomologiste - il ne parvint pas à résoudre le problème de la transmission de la maladie du rat à l’homme.

Alexandre Yersin, père et fils, entomologistes

« C’est un insecte qui propage la peste. La puce. On l’ignore encore. » écrit Patrick Deville.

Atteint d'un paludisme sévère, Yersin doit rentrer en France. En 1898, son collègue Paul-Louis Simond établit que c’est par sa piqûre que la puce transmet du rat à l’homme le bacille de la peste .

Revenu en Indochine, Alexandre Yersin de son côté met au point un sérum antipesteux et, depuis Nha Trang en Annam où il s’est établi, voyage en Chine et en Inde pour lutter contre de nouvelles épidémies .

timbre poste Viet Nam 2013
timbre poste Viet Nam 2013

Il poursuit sa carrière de médecin-militaire en Indochine où il fonde un Institut Pasteur à Saigon, une succursale à Nha Trang, ouvre l’Ecole de Médecine de Hanoi, introduit la culture de l’hévéa, installe un sanatorium à Dalat, développe la culture du quinquina pour lutter avec la quinine contre le paludisme, etc.Une riche carrière

Il meurt en 1943 à Nha Trang où il s’est établi.

Le Viet Nam honore aujourd’hui encore ce grand chercheur franco-suisse, qui est surnommé Ong Nam (Monsieur Cinq en référence à ses 5 galons de Médecin-Colonel du Service de Santé Colonial), témoin ce timbre poste de 2013.

Je vous recommande, si vous ne l’avez pas encore lu, l’ouvrage de Patrick Deville

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MumMartinek 08/11/2014 15:15

Inlassable curiosité intellectuelle, quand tu nous tiens ! De Deville Patrick avec son "Peste et choléra" en 2012 à Henry de Saussure (1829-1905) avec "La vie et les écrits d'Alexandre Yersin" (père) on nous conte tout sur les Orthopteres et leurs chants. Dans la famille Yersin, on est entomologiste de père en fils et nous pouvons remercier Alexandre Yersin fils de son sérum antipesteux entre autres choses. Merci Roger pour ce riche article qui donne vraiment envie d'approfondir !