Les libellules vues par des entomologistes et des poètes

Publié le 10 Décembre 2014

Mais d’abord vues par Amélie que j’ai rencontrée à l’occasion de la Fête de la Science à Compiègne et qui m’a autorisé à publier une de ses œuvres "Libellule" réalisée à l’acrylique sur format raisin.

Les libellules vues par des entomologistes et des poètes

Je tombe sur Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, appliquée aux arts, principalement à l’agriculture et à l’économie rurale, un ouvrage paru chez Deterville, Libraire, rue du Battoir à Paris, daté de 1803 de Charles S. Sonnini (membre de la Société d’Agriculture de Paris) et d’autres savants spécialistes. La partie sur les insectes était confiée à Messieurs Olivier et Latreille, membres de l’Institut national.

Latreille, Pierre-André, né en 1762 à Brive-la-Gaillarde, mort en 1833 à Paris, était le fils illégitime d’un baron, qui ordonné prêtre se consacra à l’entomologie. Il refusa de prêter serment lors de la Révolution. Je passe sur les détails, notamment sur l’histoire de l’insecte qui lui sauva la vie, quand le bateau qui devait l’emmener au bagne en Guyane sombra. Il faudra un jour qu’on en parle... Il sera professeur de zoologie à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort. Sa classification des arthropodes est encore employée aujourd’hui. Un grand entomologiste.

Olivier, Guillaume-Antoine, né aux Arcs près de Toulon en 1756 et mort en 1814 à Lyon., médecin de formation et grand chasseur d’insectes notamment dans l’Empire Ottoman, l’Egypte et la Perse, lui aussi professeur de zoologie à Maisons-Alfort, fut le protecteur de Latreille pendant la Révolution. La collection qu’il a rapportée de ses voyages est conservée au Muséum national d’Histoire naturelle. Un autre grand entomologiste.

A propos des libellules on peut entre autres lire dans le tome XIII du Nouveau Dictionnaire dans un article fort bien documenté (encore qu’à cette époque on confonde libellules et demoiselles) :

Les libellules, avec des formes si élégantes, ont cependant des inclinaisons très meurtrières ; loin d’aimer à se nourrir du suc des fleurs et des fruits, elles ne se tiennent dans les airs que pour fondre sur les insectes ailés qu’elles peuvent y découvrir. Elles mangent tous ceux dont elles peuvent se saisir. Peu difficiles sur le choix de l’espèce, tout leur est bon. On les voit souvent emporter dans l’air de petites mouches, des mouches bleues de la viande, et même des papillons. C’est leur goût pour les insectes qui les conduit dans les jardins garnis de fleurs, dans les campagnes, et surtout le long des haies, sur lesquelles beaucoup de mouches et de papillons vont se poser. Ce même appétit les ramène sur les bords des eaux, où voltigent différents insectes, cherchant ainsi les cantons peuplés de gibier.

Dans un ouvrage dont je me suis déjà servi ici Le petit mode des ruisseaux de Marcel Piponnier on peux lire à propos de l’anax, une libellule :

Au milieu de l’étang, un puissant insecte paraît immobile, suspendu dans l’air ; brusquement projeté vers la rive, avec un grésillement d’ailes séchées, il frôle le promeneur, puis dans u balancement qui s’éteint, il s’immobilise de nouveau ; c’est le vigoureux anax, roi de l’étang dont il chasse ses rivaux plus faibles. Il dispute aux hirondelles, qu’il ne craint guère, tout ce qui vole au dessus des eaux ; il attaque le têtard qui s’est risqué près de la surface, dépouille de sa mouche l’hameçon trop mollement balancé sur l’eau par le pêcheur éberlué de cette effronterie. Le vorace arrive à consommer son poids de victimes en une demi-heure, puis il est prêt à recommencer.

Et oui nos charmants odonates, libellules et demoiselles, sont de charmants carnivores, qui dévorent même les gracieux papillons.

"Rouge sur Rouille"" ©Bruno-Derouané 3ème Prix du Jury et 2ème Prix du Public Concours Photo L'Agrion de l'Oise 2014

"Rouge sur Rouille"" ©Bruno-Derouané 3ème Prix du Jury et 2ème Prix du Public Concours Photo L'Agrion de l'Oise 2014

Pourtant dans une autre recherche, c’est un poète qui nous parle de libellules et de papillons en tout autres termes. Le poème est titré La Libellule et le Papillon, extrait d’un livre éponyme paru aux Editions le Manuscrit à Paris en 2004. Je n’en ai pas découvert l’auteur… En voici un extrait :

sur la tige fleurie d’un coquelicot

se tenait fier un papillon qui faisait le beau

une libellule forte et rapide volait tout là-haut

mais une bourrasque d’un orage gris lui fit perdre le vol

et elle échoua dans un grand fracas sur le sol

elle vit mille et une étoiles en farandole

ses yeux se fermèrent sur le monde ici bas

madame papillon au chevet de monsieur libellule s’apprêta

c’est l’éclat de sa douce voix qui tendrement le réveilla

et d’amour et de désir intense son cœur se gonfla […]

Une belle histoire d’amour entre un libellule et une papillon. Surprenant cette inversion des genres : la libellule c’est le monsieur, le papillon c’est la dame. J’en perds ma grammaire. Mais pourquoi pas ?

Donc la libellule est forte, rapide et vole haut. Voilà bien des vertus viriles. Le papillon est fier et fait le beau. Seraient ce des critères liés au beau sexe. Je me garderai bien de conclure de crainte d’être taxé de sexisme.

Et puisque j’en suis aux poètes, poursuivons chez le même éditeur, daté cette fois-ci de 2006, dans Sur l’aile d’une libellule, la fin d’un poème et toujours pas de nom d’auteur :

[…] J’aime ta liberté, petite libellule

qui sur la rivière ondule

Quand la rosée se meurt au petit matin.

Voilà pourquoi je t’ai tatouée au creux de mes reins.

Ta liberté dans la peau.

Ta liberté en cadeau.

Loin de nos cœurs déchirés,

Je savoure tes parfums de liberté.

Voilà des écrits moins féroces, notre libellule carnassière a ses côtés tendres, en tout cas elle attendri. Et comme vous avez pu le lire ci-dessus, ne se pose pas que sur les roseaux.

Je ne résiste pas à un autre extrait du poème La Danseuse et le Funambule de Lucia & Mélano, extrait de Po(lé)miens, aux Editions Publibook, non daté :

La danseuse

Vaporeuse

Tournait, tournait sur la piste,

Dix pas sous le fildefériste,

Elle chavirait les cœurs

Des spectateurs :

Légère comme libellule

Elle affolait le funambule. […]

Libellule, funambule,… je vous laisse : moi je m’en vais coincer la bulle…

Encore un grand merci à Amélie pour sa libellule en acrylique sur format raisin et à Bruno pour son majestueux Sympétrum sanguin.

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Bruno Derouané 13/12/2014 22:54

Bonsoir Monsieur Puff, merci pour ce bel article centré sur ma famille entomologique préférée... une petite correction toutefois, sur ma photo - que vous saluez de nouveau et j'en suis touché - il ne s'agit pas d'un Sympetrum sanguin (Sympetrum sanguineum), mais bel et bien d'une Libellule écarlate (Crocothemis erythraea) ;-) Bonne fêtes de fin d'année et merci encore pour votre action.

Amélie D. 13/12/2014 08:04

Bravo pour ce superbe article très documenté!
Merci de m'y avoir fait participer... j'ai hâte de lire celui de la semaine prochaine!
Bon courage pour l'écrire!

Martineke 12/12/2014 17:32

Page magnifiquement illustrée par la libellule " amélienne" et le Sympetrum "brunolien" et poétique à souhait en ce mois de décembre . Voilà qui annonce élégamment les festivités de Noël ! Merci Roger.