Voltaire et les insectes

Publié le 17 Décembre 2014

Certains d’entre vous savent que le projet d’Insectarium que notre association défend doit être implanté sur un domaine historique lié à François-Marie Arouet, dit Voltaire.

Il s’agit du Domaine de Villette (Oise), qui a appartenu au marquis Charles de Villette, ayant épousé le 12 novembre 1777 la fille adoptive de Voltaire, Reine-Philiberte Rouph de Varicourt, que notre philosophe surnommait Belle et Bonne.

Dédié à Belle et Bonne fille adoptive de Voltaire : [estampe] / peint par Garnerey ; gravé par P.M. Alix, Source gallica.bnf.fr

Dédié à Belle et Bonne fille adoptive de Voltaire : [estampe] / peint par Garnerey ; gravé par P.M. Alix, Source gallica.bnf.fr

Le marquis écrit de son épouse :

Belle et Bonne c’est votre nom ;

C’est le nom que vous donne un sage :

Il peint vos traits, votre raison,

Votre cœur et votre visage.

Voltaire meurt le 30 mai 1778 quelques mois après le mariage - au domicile parisien du marquis de Villette - et n’aura malheureusement jamais l’occasion de venir sur les terres du Marquis.

Cette évocation est pour moi l’occasion de rechercher ce que le philosophe a pu écrire des insectes. Il ne s’y est à vrai dire pas vraiment intéressé. En effet, si Rousseau ne collectionnait pas les insectes mais en revanche herborisait, à ma connaissance, Voltaire ne s’intéressait pas plus aux hexapodes qu’aux végétaux. Notons toutefois qu’il s’est adonné à la physique expérimentale avec son amie Madame du Châtelet et par ailleurs connaissait les travaux de savants entomologistes comme Swammerdam et Réaumur, on le verra plus loin.

Ceci dit, Voltaire considérait que les hommes n’étaient pas supérieurs aux animaux, ce qui l’opposait aux religions qui considèrent l’homme comme supérieur. D’ailleurs il ne mangeait plus de viande par respect pour eux.

Cependant pour lui le terme « insecte » semble surtout être utilisé pour exprimer le mépris. J’en veux pour preuve deux citations. Une citation, issue du Temple du Goût (1733) que le Dictionnaire Littré donne dans l’article insecte, pour qualifier un Etre vil, misérable, sans importance :

Ces insectes de la société qui ne sont aperçus que parce qu’ils piquent

Une autre extraite de: Zadig ou la destinée (1747) :

Les hommes sont des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue.

Etant parmi les premiers à vulgariser en France les idées de l’anglais Isaac Newton, philosophe, théologien et scientifique, il avait écrit dans Eléments de la Philosophie de Newton (1738) :

Si j’examine d’un côté un homme ou un ver à soie, et de l’autre un oiseau et un poisson, je les vois formés tous formés dès le commencement des choses : je ne vois en eux qu’un développement. Celui de l’homme et de l’insecte ont quelques rapports et quelques différences ; celui du poisson et de l’oiseau en ont d’autres : nous sommes un ver avant que d’être reçu dans la matrice de notre mère ; nous devenons chrysalides, nymphes dans l’utérus, lorsque nous sommes dans cette enveloppe qu’on nomme coiffe ; nous en sortons avec des bras et des jambes, comme le ver devenu moucheron sort de son tombeau avec des ailes et des pieds ; nous vivons quelques jours comme lui, et notre corps se dissout ensuite comme le sien.

Dans son conte philosophique Micromégas (1752), nombreuses sont les citations relatives aux insectes. En effet Micromégas, un géant de 36 kilomètres de haut venu de Sirius, et son compagnon le nain, un habitant de Saturne de 2 km de haut seulement, se retrouvent sur Terre à étudier les hommes, pas plus gros pour eux que de minuscules insectes pour nous. Ayant pris en mains un bateau, ils découvrent – avec le regard de l’entomologiste - de minuscules êtres vivants. Ils les comparent à des insectes et sont surpris de pouvoir communiquer avec eux :

[…] aussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce, il fit sur-le-champ une espèce de grande trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle; de sorte que, grâce à son industrie, le philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, quoique avec plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque instant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens : ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable.

Mante religieuse mâle s’apprêtant à dévorer une punaise sous les yeux d’un moucheron ©Roger Puff

Mante religieuse mâle s’apprêtant à dévorer une punaise sous les yeux d’un moucheron ©Roger Puff

Bien sûr, ce conte philosophique a pour but de démontrer la relativité des points de vue et de se poser des questions sur l’homme et la religion. Point d’entomologie dans ces propos.

On y lit plus loin :

Alors Micromégas prononça ces paroles: « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu ! qui avez donné une intelligence à des substances qui paraissent si méprisables, l'infiniment petit vous coûte aussi peu que l'infiniment grand; et, s'il est possible qu'il y ait des êtres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir un esprit supérieur à ceux de ces superbes animaux que j'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu. »

Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté croire qu'il est en effet des êtres intelligents beaucoup plus petits que l'homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais ce que Swammerdam a découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que les abeilles sont pour l'homme, ce que le Sirien lui-même était pour ces animaux si vastes dont il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu à peu la conversation devint intéressante, et Micromégas parla ainsi.[…]

Abeille sur Aster ©Roger Puff

Abeille sur Aster ©Roger Puff

Encore quelques vers sur les abeilles extraits de « De l’envie » dans les Sept discours sur l’Homme parus en 1734-1737 :

On peut à Despréaux pardonner la satire ;

Il joignit l’art de plaire au malheur de médire :

Le miel que cette abeille avait tiré des fleurs

Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs ;

Mais pour un lourd frelon, méchamment imbécile,

Qui vit du mal qu’il fait, et nuit sans être utile,

On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux,

Qui fatigue l’oreille, et qui choque les yeux.

Voilà, nous en resterons là pour aujourd’hui. Une autre fois, je reviendrai sur Voltaire et les abeilles, sur elles car il n’a pas écrit que ces quelques vers, et pourquoi pas sur Voltaire et les papillons … mais ceci est une autre histoire.

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