Histoires de libellules et de demoiselles

Publié le 18 Mars 2015

Je suis passé samedi au 27ème Salon des Œufs décorés de Compiègne. Là en fouinant parmi les nombreux stands d’artistes, je suis tombé en arrêt sur un magnifique œuf décoré de deux insectes : une demoiselle (un calopteryx manifestement) au premier plan et une libellule à l’arrière.

Œuf brodé par Jackie Lamarre photo ©Roger Puff

Œuf brodé par Jackie Lamarre photo ©Roger Puff

Il existe toutes sortes de techniques pour décorer les œufs, je n’entrerai pas dans les détails. Là, l’œuf de Monsieur Jacquie Lamarre est une véritable coquille d’œuf, un bel œuf de cane, brodé, vous avez bien lu, brodé. Il y avait bien d’autres insectes sur les œufs de l’artiste : des papillons, une éphémère, un coléoptère, et d’autres sujets sans rapport avec l’entomologie, mais ce sont ces odonates qui ont retenu mon attention. En effet, j’avais justement en chantier un article sur libellules et demoiselles.

Revenons donc sur les odonates, sujet déjà traité dans un papier posté sur ce blog en décembre 2014. J’évoquais alors un ouvrage de 1803, Nouveau dictionnaire d’histoire naturelle, appliquée aux arts, principalement à l’agriculture et à l’économie rurale, où la partie sur les insectes avait été confiées à deux naturalistes Guillaume-Antoine Olivier et Pierre-André Latreille, membres de l’Institut.

Cette fois-ci je reprends ma collection du Dictionnaire de la Conversation et de la Lecture paru chez Belin-Mandar à Paris en 1837. Je possède la 1ère édition, héritage de famille. On en trouve la 2ème édition de 1868 sur le site books.google.fr. Le titre y est élégamment sous-titré Inventaire raisonné des notions générales les plus indispensables à tous par une société de savants et de gens de lettres sous la direction de M. W. Duckett – Seconde édition entièrement refondue, corrigée et augmentée de plusieurs milliers d’articles tout d’actualité.

Dans la 1ère édition le tome XXXV traite des libellules et l’article signé par un dénommé H. Belfield-Lefèvre les assimile aux demoiselles, classant ces insectes dans l’ordre des Névroptères.

Les libellules, ou demoiselles, forment un genre distinct dans l’ordre des Névroptères et sont différenciées des autres genres du même ordre par leur tête, qui est globuleuse, et dont les yeux composés, extrêmement développés, occupent presque toute la surface ; par leurs antennes qui sont courtes et sétacées [NdR. En forme de soie] ; par la forme de leur bouche, que recouvre entièrement une lèvre inférieure monstrueuse, par la position de leurs ailes membraneuses et diaphanes, qui à l’état de repos sont toujours étalées dans un même plan horizontal.

Libellule (anisoptère) ©André Schoeller

Libellule (anisoptère) ©André Schoeller

Stop, il s’agit bien là d’après ce que je croyais avoir compris de mes lectures- dans l’ordre des odonates - de la description d’une libellule, appartenant au sous-ordre des anisoptères et non de celle d’une demoiselle, du sous-ordre des zygoptères, avec les deux yeux bien séparés et les ailes alignées le long du corps dans un plan cette fois-ci vertical.

Toujours dans le Dictionnaire en question, allons au tome XX, à l’article Demoiselle. Signé V. de M. il définit le terme affecté aux filles non mariées, ainsi que pour les outils du paveur, du monneyeur et enfin du facteur d’orgue… Un paragraphe spécifique - signé P.G. - traite cependant d’entomologie et nous dit :

Les insectes vulgairement désignés sous le nom de DEMOISELLES forment dans l’ordre des névroptères la famille des libellules, qui comprend les genres odonate, oeschne (sic), ayrion (sic) et LIBELLULE (voir ce dernier mot).

J’en perds mon latin. La classification a bien changé depuis le début du 19ème siècle. Odonate est à cette époque un genre, alors qu’aujourd’hui c’est un ordre, mais là où cela se complique quand je prends le guide Flammarion que j’ai acquis il y a peu (Insectes de France et d’Europe occidentale de Michael Chinery, 2012) c’est que la confusion règne encore et toujours. En effet dans les ordres regroupés sous Exoptérigotes (insectes à métamorphose incomplète, sans stade nymphal immobile), on trouve « Libellules, ordre des Odonata », dont il y aurait environ 6000 espèces connues divisées en deux sous-ordres :

  • Zygoptères à savoir les Demoiselles, "insectes délicats au corps fin et au vol souvent faible. La tête est très transverse et les yeux, bien séparés, sont rejetés de chaque côté. Les ailes antérieures et postérieures sont à peu près semblables (Zygoptères = ailes égales) et, chez la plupart des espèces, sont maintenues verticalement au-dessus du corps au repos"
  • Anisoptères, "insectes plus grands, plus massifs et que l’on nomme souvent libellules pour les distinguer des demoiselles. Les ailes postérieures sont plus larges que les ailes antérieures (Anisoptères = ailes inégales), elles sont maintenues étalées de chaque côté du corps. La tête est généralement plus globuleuse et les yeux, souvent très grands, se rejoignent fréquemment sur le dessus de la tête."
Deux calopterix éclatants (zygoptères) ©André Schoeller

Deux calopterix éclatants (zygoptères) ©André Schoeller

Donc le problème c’est bien que l’on donne le nom de Libellules aussi bien aux deux-sous-ordres qu’à l’un des deux. Pas simple… Ceci dit la plupart des personnes que j’ai interrogées appellent « libellule » les deux sous-ordres. D’ailleurs une excellente plaquette éditée par le Conservatoire des Sites naturels de Picardie (je vous la recommande) met les deux sous-ordres dans le même sac si j’ose dire, enfin plutôt le même filet (à papillons).

En revanche, le Conservatoire, qui propose le dimanche 31 mai une ballade intitulée "Les demoiselles de la réserve" organisée par Picardie Nature, fait là clairement le distinguo "à la découverte des odonates : Libellules et demoiselles vous séduiront par leurs parures multicolores".

Je ne résiste pas à vous proposer une définition du Dictionnaire universel de la langue française de M. Bescherelle aîné, paru chez Garnier frères en 1856.

Libellule s.fr. Entom. Genre d’insectes névroptères de la famille des odonates, appelés communément demoiselles. On croit que le nom vient de ce que la plupart des espèces tiennent leurs ailes étendues comme les feuillets d’un livre, lorsqu’elles sont au repos, ou bien à cause de la manière dont ces insectes planent en fendant l’air. Quant à la dénomination de demoiselles, il est à croire qu’elle a été donnée par le vulgaire à cause des formes sveltes et élégantes de ces insectes, qui ont le corps allongé et orné de couleurs agréablement distribuées, et à cause de leurs ailes de gaze ; ce qui les a fait encore appeler des prêtres dans quelques contrées, à cause des nervures dont l’étoffe ou la matière légère de leurs ailes se trouve régulièrement maillée, ainsi que le sont les volants ou les ailes des surplis de nos prêtres catholiques.

Joli, non ?

Probablement un cordulégastre annelé-Cordulegaster boltonii (anisoptère) ©André Schoeller

Probablement un cordulégastre annelé-Cordulegaster boltonii (anisoptère) ©André Schoeller

L’article poursuit :

On sait que les libellules, sous l’état parfait, habitent les lieux humides, sur les bords des marais, des étangs, des rivières. Toutes en effet proviennent de larves qui se développent et ne peuvent vivre que dans l’eau. Les principales sont : La libellule aplatie, la libellule à quatre taches, ma libellule bronzée, la libellule grande, la libellule à tenailles.

Alors ne soyons pas plus royaliste que le roi.

Libellules, demoiselles … qu’importe, elles sont toujours bien belles et jamais trop ne pullulent (j’espère que vous avez apprécié les rimes même si les vers sont libres, très libres).

Mais que deviennent nos Névroptères ? Du grec ancien, composé de νεῦρον, neûron (nerf) et πτερόν, pterón (aile), ce terme définirait littéralement les insectes "aux ailes à nervures". On peut donc l’utiliser pour un super-ordre qui rassemble des insectes aux caractéristiques très différentes, mais qui tous possèdent quatre ailes membraneuses réticulées, comprenant entre autres les phryganes de l’ordre des Trichoptères, les panorpes (ou mouches-scorpions) de l’ordre des Mécoptères et les fourmilions et autres chrysopes de l’ordre des Neuroptères. Tiens névroptère et neuroptère ne sont donc pas synonymes… Alors là c’est mon grec que je perds.

Probablement nymphe au corps de feu (Pyrrhosoma nymphula) ©André Schoeller

Probablement nymphe au corps de feu (Pyrrhosoma nymphula) ©André Schoeller

A propos de grec, on a vu plus haut que zygo était interprété comme étant semblable, de même taille. En fait zygo vient du grec ancien ζυγόν, zugón, qui signifie "couple, paire", donc a priori mais pas obligatoirement de même taille. Si je cherche encore je tombe sur zygo- du grec ζυγόν, zugon (joug, attelage, paire), ex : zygote, homozygote, zygomatique. Et là je retombe sur une interprétation de zygo, que j’avais trouvée naguère, où les deux yeux des demoiselles, positionnés en haltère, donnaient l’impression d’un joug "Pièce de bois que l'on fixe soit en avant, soit en arrière des cornes du bœuf pour y attacher un dispositif d'attelage", en général il y a un joug pour les deux bœufs de l’attelage. Attention rien à voir avec la joue de bœuf, plat succulent…

Mais le joug c’est aussi un symbole, celui de l'asservissement à une domination, une tyrannie, un vice, une passion, que sais-je encore ? On le secoue ce joug pesant, insupportable; avilissant, honteux, humiliant,… Et bien il semblerait que je sois tombé sous le joug d’une passion, celle pour les insectes. Passion inassouvie car il me reste encore bien des choses à découvrir. Passion qui n’a toutefois rien de pesant, d’insupportable; et encore moins d’avilissant, d’honteux et d’humiliant,… Et il en est certainement de même de la passion de Monsieur Lamarre pour la broderie de coquille d’œuf.

Mais pour aujourd’hui nous en resterons là.

Une question encore ? Allez-y, je vous en prie. « Mais qui était donc cet Henry Belfield-Lefèvre ? »

Bonne question et je vous remercie de me l’avoir posée. Ce savant, dont on ne connaît ni la date de naissance, ni la date de décès, a écrit en effet de nombreux articles pour le Dictionnaire de la Conversation et de la lecture sur les sangsues, sur la langue, la mâchoire, la salive et la peau, l’hélianthe et le lycopode, les mandibules des oiseaux et celles des insectes, la marte et la souris, le surmulot et la zibeline, le physicien anglais Leslie et le phoque, j’en passe et des meilleures, et sans être entomologiste quelques articles sur larves, libellules, Névroptères, ainsi que les mouches, j'y reviendrai. Pourquoi cette passion pour les demoiselles et autres insectes à ailes nervurées ?

La ponte des demoiselles (agrion jouvencelle) ©André Schoeller

La ponte des demoiselles (agrion jouvencelle) ©André Schoeller

J’oubliais, on trouve également dans le Dictionnaire au tome XXX sous son nom un article sur le naturaliste Etienne Geoffroy-Saint-Hilaire. Ce dernier né en 1772, qui avait participé à la campagne d’Egypte en 1798, avait été élu membre de l’Académie des Sciences en 1807, avait examiné avec ses confrères la Venus hottentote en 1815, etc. ne mourra qu’en 1844. L’article est donc, c’est exceptionnel, écrit de son vivant, preuve de sa célébrité à l’époque.

L’année de la sortie du Dictionnaire, 1837, Henry Belfield-Lefèvre publie sa thèse de docteur en médecine de la Faculté de Paris Recherches sur la nature, la distribution et l’organe du sens tactile. L’ouvrage consultable en ligne sur booksgoogle.fr est justement dédicacé par l’auteur à Geoffroy Saint-Hilaire. En 1838 il est rédacteur de Introduction à l’étude des sciences médicales, une transcription des leçons orales de Philippe Buchez (1796-1865, docteur en médecine, homme politique, historien et sociologue), dont il était un des disciples et amis. Ils étaient aussi tous deux membres de l’Institut historique de France en 1836. En 1842, Philippe Buchez disait que Belfield-Lefèvre était l’auteur d’un traité de géologie sous presse, dont il [regrettait] la tardive publication. Je n’ai pas trouvé trace de publication effective de cet ouvrage. En 1843, on le retrouve co-inventeur avec Léon Foucault (1819-1868)– l’homme du pendule du même nom - d’un procédé photographique perfectionné "moyens de produire des tons brillants et obscurs dans une image daguérienne". On relève dans les rapports de l’Académie des Sciences plusieurs communications sous son nom sur les techniques photographiques. Henry Belfied-Lefèvre serait mort vers 1850-1860.

Voilà où nous mènent les odonates.

Merci à André Schoeller pou ses photos.

Au fait si vous voulez en savoir plus sur les œufs décorés, suivez le lien 27ème Salon des œufs décorés de Compiègne

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