Pitié pour la courtilière

Publié le 2 Avril 2015

courtilière en fin de mue ©Dominique Pinaud

courtilière en fin de mue ©Dominique Pinaud

On m’envoie la photo d’un gros insecte juste en train de muer, prise dans la campagne charentaise l'an derniier au printemps . C’est une courtilière, gryllotalpa gryllotalpa, de la famille des Grillotalpidae, de l’ordre des orthoptères, une cousine des sauterelles, criquets et autres grillons.

Son nom vient de courtil, un petit jardin attenant à la ferme en vieux français. L’insecte est gros, en moyenne 5 cm, j’ai même lu qu’il pouvait atteindre 10 cm. Impressionnant… Bien que son mode de vie soit nocturne, on le repère dans les petits jardins par les sérieux dégâts qu'il fait en fouissant comme une taupe à laquelle il ressemble beaucoup avec ses pattes puissantes. De ce fait on le nomme aussi taupe-grillon, perce-chaussée, taupette, avant-taupe. Il fait aussi penser à un crustacé alors son nom est écrevisse de terre. Plus surprenant c’est loup de terre. C’est dire si la voracité de la bestiole impressionne.

La courtilière a pour ennemi les oiseaux, les rats, les renards, sans oublier les taupes et les guêpes du genre Larra qui la parasitent. En Asie on les aime frites. Faut dire qu’elles ont la taille d’une belle frite et qu'elles ne dédaignent pas manger les pommes de terre. Mais son meilleur ennemi est le jardinier du courtil, le courtillier, qui n’apprécie pas du tout qu’elle ravage ses couches et ses plates-bandes.

J’ai fait mes recherches dans les livres anciens. Voilà par exemple ce que l’on pouvait lire dans La Revue Scientifique du Limousin en 1896 :

La courtilière fait le désespoir des jardiniers. Aux terrains durs et compacts, elle préfère les terres légères et ameublies où elle chemine plus facilement. Aussi établit-elle de préférence sou quartier général dans les jardins bien amendés…

Donc méfiance si votre jardin est fertile.

Plus avant, je lis dans l’Annuaire du républicain ou légende physico-économique d’Aubin-Louis Millin paru chez M.F. Drouin en 1793

Il y a plusieurs autres espèces de grillons ; la principale est le grillon-taupe, appelée vulgairement courtilière, parce qu’elle dévaste les potagers, ou courtils. Ses pattes, armées de scies, lui servent à couper les racines, qu’il détruit aussi avec ses dents. C’est l’ennemi le plus redoutable des jardiniers fleuristes, et surtout de ceux qui cultivent des melons. […] La femelle de cet insecte, comme toutes celles de ce genre, a l’anus armé d’une pointe, avec laquelle elle perce la place où elle veut déposer ses œufs. Ils éclosent en Prairial.

Ah le beau temps du calendrier de Fabre d’Eglantine.

Aussi l’espèce ne se voit plus guère dans nos courtils. La raréfaction des huppes - ce bel oiseau du bocage, friant de larves d’insectes de bonne taille - serait même due à la raréfaction de notre taupe-grillon, en fait à l’éradication de l’insecte. La bêche du jardinier et d’autres méthodes plus sophistiquées ont eu raison de lui.

Voilà d’ailleurs ce que l’on peut lire dans l’Agriculture française – Principes d’agriculture aux diverses parties de la France de Louis Gossin paru à la Librairie scientifique, industrielle et agricole Lacroix et Baudry à Paris en 1868. L’auteur n’y va pas de mains mortes.

la courtilière va rapidement disparaitre ©Dominique Pinaud

la courtilière va rapidement disparaitre ©Dominique Pinaud

Cet insecte, long de 5 à 6 centimètres, ressemble à une énorme sauterelle. Sa couleur brun-foncé, son aspect hideux, ses énormes pattes dentelées, sa large cuirasse, ses allures brusques et convulsives, mais surtout les immenses dégâts qu’il occasionne le rendent partout un objet d’horreur. "Si conduisant une voiture, tu rencontres la courtilière", dit un proverbe allemand, "arrête-toi, fût-ce même sur le versant d’une montagne, et ne continue ta route qu’après l’avoir écrasée".

Revenons un peu en arrière dans le Nouveau cours complet d’agriculture théorique et pratique comprenant la grande et la petite culture, etc. édité par l’Institut de France chez Déterville à Paris en 1809, sur la base d’une ouvrage antérieur de l’abbé Rozier et avec contribution de Parmentier.

On a employé jusqu’à ce jour plusieurs moyens pour les détruire. Le premier dut être de les chasser comme la taupe, de les guetter au moment où ils travaillaient à leur galerie et de les enlever avec la bêche. Mais ce moyen était insuffisant, parce que la courtilière, au moindre mouvement, se sauve avec beaucoup de vitesse dans son trou […]. Je ne parlerai pas de la manière de les chasser à coups de pistolet ; elle n’est bonne que pour ceux qui n’ont rien de mieux à faire. La préférence que ces insectes donnent au fumier, et principalement à celui de la vache, qui contient un grand nombre d’insectes, a déterminé plusieurs cultivateurs à faire de distance en distance des petites fosses qu’ils remplissent de ce fumier et qu’ils piétinent bien. Les courtilières, et principalement les jeunes, s’y rassemblent. De temps à autres deux ouvriers, se plaçant aux deux extrémités du tas, l’enlèvent promptement avec des fourches ; ils l’éparpillent et tuent les courtilières qui s’y trouvent.

Etc. suivent des méthodes de plus en plus sophistiquées…

J’aime assez celle-là extraite du Dictionnaire d'agriculture pratique: contenant la grande et la petite culture, l'économie rurale et domestique, la médecine vétérinaire, etc. de 1836… elle aussi relevée parmi d’autres, mais il faut bien varier les plaisirs.

Si on a plusieurs chats, on leur donne une courtilière morte ou hors d’état de s’échapper ; ensuite on leur en jette de bien portantes. Si les chats les mangent avec avidité, on les prend, et pendant qu’on les tient, on jette sur le terre une courtilière qu’on laisse s’enterrer en partie ; alors on lâche le chat, qui déterre la courtilière avec ses griffes, et qui continue ensuite à les chasser, surtout lorsque les courtilières s’accouplent. Il faut avoir l’attention de donner, dans cette saison, un peu de lait aux chats qui mangent cet insecte et d’autres ; autrement ils maigrissent et périssent.

d'après Lydekker, R. 1879 The Royal Natural History. Volume 6. Frederick Warne and Co. (Wikipedia Commons)

d'après Lydekker, R. 1879 The Royal Natural History. Volume 6. Frederick Warne and Co. (Wikipedia Commons)

Le Bon Jardinier : almanach pour l’an 1837 paru à la Librairie Agricole de la Maison Rustique indique mois par mois les travaux à faire dans les jardins, décrit toutes les plantes potagères et donne des tas de conseils utiles. Ses rédacteurs sont A. Poiteau, ancien jardinier en chef des Pépinières royales de Versailles, Botaniste du Roi, et Vilmorin, marchand grainier, cultivateur, chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur. Des références donc pour l’époque.

La courtilière, courterole ou taupe-grillon, est un insecte carnivore et herbivore : s’il rend quelques services en détruisant beaucoup d’insectes et leurs larves, ces services sont loin de compenser les dégâts qu’il cause dans les cultures, 1° par les nombreuses galeries qu’il pratique en tous sens, qui soulèvent et éventent les racines des jeunes semis et les font périr ; 2° par la grande quantité de plantes venues qu’il fait mourir en coupant leur racines entre deux terres, soit seulement pour se faire un passage comme on le dit, soit aussi pour les manger comme nous nous en sommes assuré. On emploie ordinairement pour le détruire que de l’eau sur laquelle on jette un peu d’huile,. On verse cette eau par les trous de la courtilière, et, si l’eau parvient au fond du trou, elle remonte pour éviter l’inondation ; et traverse la couche d’huile qui l’a fait périr sur-le-champ.

Un autre ouvrage qui avait déjà donné ces bons conseils en 1836 - Le dictionnaire des ménages: ou recueil de recettes et d'instructions pour l'économie domestique ... : ouvrage utile aux pères et mères de famille et à tout chef de maison - précisait que l’huile bouchait les trachées de la courtilière par lesquelles elle respirait. Ce qui nous donne l’occasion de parler de la respiration des insectes.

Certains insectes ont une respiration par la peau, d’autres comme les insectes aquatiques ont des branchies similaires à celles des poissons. Mais la majorité des insectes respirent par les stigmates respiratoires, des petits trous dans la carapace sur les côtés du thorax et de l’abdomen. L’air passe ensuite par les trachées, sorte de petits tuyaux, se ramifiant en trachéoles pour apporter l’oxygène à toutes les cellules du corps. L’air arrive donc aux organes sans passer par un liquide intermédiaire comme le sang chez les animaux à poumons. L’insecte rejette l’oxygène non consommé, l’azote et le gaz carbonique formé par les mêmes circuits, aspirant et refoulant sous l’action de muscles du thorax et de l’abdomen. A noter que certains arthropodes - comme par exemple le scorpion - ont une respiration pulmonée.

Voilà donc comment avoir raison de notre malheureuse courtilière. Voilà aussi pourquoi on n’en voit pratiquement plus alors qu’elle était répandue partout en France. Alors aujourd’hui, si vous en voyez par chance une, épargnez-lui la bêche, l’huile et surtout les pesticides, laissez lui quelques salades ou patates de votre courtil, et vous aurez peut être la chance d’entendre le chant de la courtilière mâle stridulant du fond de ses galeries pour attirer une charmante compagne. Il paraît qu’il ressemble au chant de l’engoulevent, autre oiseau rare… d’autres vous dirons que c’est au chant de la locustelle tachetée qu’il faut se référer, un passereau qui se nourrit d’insectes et d’araignées. Ces oiseaux vengeurs singeraient-ils le chant de notre brave courtilière mâle pour se gorger de sa femelle. Je n'ose pas y penser.

Dernière astuce, il paraît que le marc de café répandu au sol peut l’éloigner des endroits à protéger. Profitez-en pour recycler vos dosettes…

Quelques informations sur la courtilière en Picardie, où elle est présente, mais considérée dans un état de conservation défavorable donc à préserver prioritairement.

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Delfosse Emmanuel 01/06/2015 13:41

Ce n'est pas une courtilière mais un grillon mâle du genre Gryllus, probablement Gryllus campestris.

Roger 02/06/2015 18:41

Aïe ! je me suis bien planté... je vais aller me cacher dans ma tanière.