Insectes et canicule

Publié le 20 Juillet 2015

Mon ami Jacques, il y a quelques jours, me pose la question : « Dis moi, comment tes insectes supportent-ils la canicule ? Et toi ? »

sirphe bravant la canicule ©RogerPuff

sirphe bravant la canicule ©RogerPuff

Bonne(s) question(s). Moi cela va, enfin c'est vrai, il a fait chaud. Les pluies de ce week-end ont fait du bien.

Mais lorsqu’il fait très chaud, c’est surtout de l’activité importante des insectes dont on s’inquiète. Tiens cliquez donc sur "insecte + canicule" sur votre navigateur préféré et vous allez voir apparaître des questions sur la prolifération avec la canicule des insectes, tels que criquets, moustiques ou guêpes, sur l’apparition d’insectes exotiques, avec souvent en arrière fond les risques liés au changement climatique.

sphinx tête de mort, illustration extraite de Mémoires pour servir à l'histoire des insectes ©gallica.bnf.fr

sphinx tête de mort, illustration extraite de Mémoires pour servir à l'histoire des insectes ©gallica.bnf.fr

Pendant la canicule de 2003, des sphinx à tête de mort venus d’Afrique ont par exemple été repérés à la frontière belge ou dans les Vosges. On s'est cet année inquiété Outre-Quiévrain de la présence d'un sphinx du troène à la belle couleur rose, pourtant bien présent sous nos climats.

Et oui quand il fait un peu chaud, les insectes sont agités, c’est le moins qu’on puisse dire. Cela étant les insectes ne sont pas tous à la fête et d’ailleurs pendant les jours de canicule, je n’en ai pas trouvé beaucoup à photographier. Les insectes sont comme nous, ils ont soif, ils cherchent l’ombre et des végétaux frais à manger alors que tout est grillé.

Qui plus est les insectes ne sont pas comme les mammifères capables de réguler leur température corporelle. A la limite les insectes sociaux peuvent maîtriser la température de leur habitat, comme par exemple les termites véritables spécialistes de la climatisation pour maintenir la termitière à une température acceptable pour leurs larves. Les abeilles savent aussi ventiler leur ruche en vibrant des ailes. Mais individuellement les insectes sont tributaires de la température externe.

abeille bravant la canicule ©RogerPuff

abeille bravant la canicule ©RogerPuff

On dit qu’ils sont poïkilothermes. Un joli mot qui vient du grec poïkilo, irrégulier, et therme, chaleur. Donc des animaux à chaleur irrégulière. Quand il fait froid, ils sont en quasi léthargie. Dès que la température monte, ils se mettent en mouvement, au besoin se réchauffent comme les lézards en se mettant au soleil. L’activité musculaire qu’ils déploient notamment en faisant vibrer leurs ailes augmente la température de leur corps de quelques degrés. Mais qu’advient-il s’il fait très chaud ?

En fait on a pu établir des courbes, légèrement différentes selon les espèces et leur milieu habituel, montrant comment ils s’adaptent aux différentes températures. Par exemple en soumettant des mouches Stomoxys calcitrans à un gradient de température, on a pu constater que les individus avaient tendance à se concentrer dans la zone comprise entre 24 et 32°C (expériences de Nieschutz en 1934). On appelle cette zone le preferundum thermique, l’insecte y a son optimum d’activité, d’alimentation, de vol, de reproduction.

extrait de "Les insectes, résistance à la mort par décapitation ou submersion" d'après article OPIE

extrait de "Les insectes, résistance à la mort par décapitation ou submersion" d'après article OPIE

Entre parenthèses j’ai trouvé quelques vieux textes où des insectes étaient soumis à diverses expériences plus ou moins sadiques, pour étudier leur résistance à la submersion ou au tranchage de tête, mais pas grand chose sur la résistance aux hautes températures, si ce n’est quelques informations sur la cuisson des insectes comestibles.

La température limite à laquelle les insectes peuvent résister est effectivement associée à la résistance des protéines à la coagulation, processus irréversible. Or un insecte ce n’est rien moins que beaucoup de protéines et un peu de lipides dans une carapace de chitine, exactement comme une crevette (pour laquelle votre expérience de la cuisson est certainement bien établie).

zygène du trèfle à 30°C environ ©RogerPuff

zygène du trèfle à 30°C environ ©RogerPuff

Cette coagulation va dépendre de la teneur en eau et en sels minéraux de la chair de l’insecte. Ceci dit les insectes peuvent résister à des températures de l’ordre de 55°C, voire un peu plus, plus élevées que la température moyenne de coagulation des protéines. Bien sûr les insectes de nos climats ont des températures létales (auxquelles 50% des individus périssent) plus basses que celles des insectes des pays chauds. Au Sahara la fourmi Cataglyphis bombycina résiste à une température au sol de plus 70°C, mais les Notoptères, insectes vivant en montagne, ne supportent pas une température de plus de 16°C.. Cette température létale va également dépendre du stade de développement (larve, nymphe, imago), du sexe et des conditions nutritionnelles. La plupart des insectes qui vivent sur le sol périssent à 45-48°C, pour ceux qui vivent dans le sol, la fourchette est plus basse.

frelon occis mais pas sous l'effet de la chaleur  ©RogerPuff

frelon occis mais pas sous l'effet de la chaleur ©RogerPuff

Certains d'entre vous ont récemment pu lire qu'en Chine des abeilles sauvages sont capables de tuer un frelon asiatique qui s’introduit dans leur nid en s’agrippant en grappe autour de lui et en faisant monter sa température en vibrant des ailes : le frelon résiste jusqu’à 42°C, l’abeille accepte 43°C. Le degré Celsius d'écart fatal.

L’information n’est toutefois pas nouvelle. Je l’ai trouvé dans un ouvrage de 2010 écrit par Vincent Albouy, dans l’article Quel insecte résiste le mieux à la chaleur ? J'ai pu lire par ailleurs que la température atteinte était de 45°C voire plus. Un article de 2008, faisant référence à une émission télévisée, parle de 50°C et d'abeilles japonaises, mais l'auteur considère que c'est plus du domaine de la rumeur que de l'information.

Attention, la durée d’exposition joue également, donc si la canicule s'installe pour plusieurs jours, ce n’est pas bon pour eux.

Alors que font les insectes quand il fait trop chaud ? Il est probable qu’ils vont moins s’agiter (on a vu que les mouvements augmentent la température corporelle), ils vont se mettre à l’ombre (beaucoup en outre n’aiment pas trop la lumière), ils vont se terrer, bref ils vont faire comme nous : évitez les efforts physiques, se maintenir au frais et s’ils le peuvent s’humidifier et se ventiler. Nous connaissons tous depuis la canicule de 2003 les bons conseils, abondamment repris ces derniers jours. Nul doute qu’ils [les insectes voyons] vont aussi prendre des nouvelles de leurs proches, mais ils n'appelleront probablement pas le 15.

diptère à 28°C ©RogerPuff

diptère à 28°C ©RogerPuff

Il est probable que leur durée de vie pourra tout bêtement être raccourcie de quelques jours, que les individus les plus âgés vont mourir plus tôt que prévu, mais il est certain que quelques uns vont tout simplement cuire, après s’être déshydratés (eux aussi doivent boire beaucoup, comme nous).

Au fait, la chaleur peut être utilisée pour détruire les insectes ravageurs dans les récoltes, cette technique est appelée "désinsectisation thermique". On a même pensé à utiliser les fours à micro-ondes pour cuire les insectes sans cuire les grains. Des procédés existent aussi pour monter en température pendant plusieurs heures des locaux d'habitation pour détruire des acariens ou des punaises de lit.

Conclusion : comme nous les insectes souffrent de la canicule, ralentissent leur activité et passent quelquefois de vie à trépas.

Nous ne parlerons pas aujourd’hui de la résistance des insectes au froid, ce n’est vraiment pas de saison. Sans oublier qu'il faudra bien que j'écrive quelque chose cet hiver.

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L'Agrion de l'Oise 20/07/2015 17:52

La question de la défense des abeilles contre les frelons a suscité une réponse fiable. En effet l'information vient d'une de nos adhérentes, entomologiste des hyménoptères au Muséum national d'Histoire naturelle, qui m'a même communiqué les articles scientifiques de référence.sur la défense d'Apis cerana face au frelon Vespa mandarinia (à savoir Ono et al, Tamagawa Univ.Tokyo 1995). La température de la boule de chaleur créée par les abeilles tue le frelon vers 44-46 degrés alors que l'abeille peut supporter jusqu'à 48-50 degrés: il y a en effet peu de degrés de différence mais plus d'un degré tout de même.
Dans le cas de V. velutina la température létale pour le frelon est d'environ 45 degrés et pour les abeilles (A cerana et A mellifera) environ 50 degrés (Tann et al 2005).
Voilà du solide. Finalement nos petites bêtes n'ont pas une si mauvaise résistance face à la canicule.