Michelet, l'historien, traite d'insecte et d'art

Publié le 12 Septembre 2015

Jules Michelet
Jules Michelet

Dans un ouvrage de 1857 intitulé tout simplement "L’Insecte", le grand historien Jules Michelet (1798-1874) s’intéresse à l’entomologie et à l’art, tout particulièrement dans le chapitre "De la rénovation de nos arts par l’étude de l’insecte". L’image ci-contre est un extrait d’un portrait peint par Thomas Couture, cher aux habitants de Senlis où il est né en 1815.

"Les arts proprement dits, les beaux arts, profiteraient encore plus que l’industrie de l’étude des insectes. L’orfèvre, le lapidaire, feront bien de leur donner des modèles et des leçons".

C’est ce que n’ont pas manqué de faire les artistes du tournant du 20ème siècle avec l’Art Nouveau, il n’y a qu’à voir les bijoux femme-libellule ou femme-papillon de René Lalique. Je vous conseille de visiter un jour le Musée Lalique à Wingen-sur-Moder en Alsace, vous y verrez des merveilles.

Le taon d’un regard ©Philippe_Delmer

Le taon d’un regard ©Philippe_Delmer

Michelet poursuit : "Les insectes mous, les mouches, ont spécialement dans leurs yeux des iris vraiment magiques, près desquels aucun écrin ne soutient la comparaison. "

Plus loin il s’intéresse aux coléoptères :

Les bousiers ©Roger_Puff

Les bousiers ©Roger_Puff

"Le bousier, lourd insecte noir à le regarder par le dos, offre au ventre un sombre saphir, comme on n’en a jamais vu dans la couronne des rois. "

Un saphir dans la main ©Roger_Puff

Un saphir dans la main ©Roger_Puff

J’ai essayé de vérifier cela lors de ma dernière ballade en forêt. En voici un dans ma main, il gigotait hardiment, ayant hâte de se remettre sur ses six pattes et j’ai eu bien du mal à le photographier convenablement. Rassurez-vous, ce n’est pas l’un des partenaires de la photo du petit couple prise en Normandie il y a deux ans … Celui-ci est reparti gaillardement vers son destin.

Je change momentanément d’auteurs, mais reste au bousier, qui porte aussi escarbot pour nom, plus très usité aujourd’hui. Jean de La Fontaine nous a conté la fable de l’Aigle et l’Escarbot, souvenez-vous. Mais j’ai autre chose, "La Pharmacopée Universelle contenant toutes les Compositions de Pharmacie" de Nicolas Lemery, de l’Académie Royale des Sciences, Docteur en Médecine, ouvrage daté de 1764, qui nous propose un onguent Unguentum Scarabeorum :

Bon pour les rhumatismes ©Roger_Puff

Bon pour les rhumatismes ©Roger_Puff

"On amassera des escarbots, qu’on appelle fouille-merdes, quand ils sont dans leur vigueur, on les écrasera bien dans un mortier, & on les mêlera avec de l’huile de laurier, on mettra le mélange dans un pot qu’on bouchera exactement, & on le laissera en digestion pendant un mois, etc."

Cet onguent est paraît-il excellent pour les rhumatismes. Il va falloir que je pense à en préparer un plein pot. Donc comme vous pouvez le constater, le bousier inspire non seulement l’artiste, mais aussi le pharmacien.

Revenons à Michelet : il évoque à présent le scarabée de l’Egypte « vivante émeraude, mais tellement supérieur à cette pierre par la gravité, l’opulence, la magie du reflet. »

J’ai bien vu un carabe doré sur un chemin des Vosges cet été, mais sa vivacité ne m’a pas permis d’en faire une photo correcte. J’ai honte. Il devient rare sur nos chemins ce scarabée rapide.

carabe chagriné ©Hubert_Carpentier

carabe chagriné ©Hubert_Carpentier

En revanche, je vous propose ce beau carabe chagriné, bien moins chatoyant évidemment, mais dont les élytres me font penser à un tableau de Pierre Soulages.

"Le hanneton, rude et prosaïque au premier aspect, promet peu. Cependant son aile écailleuse, mise au foyer d’un microscope, bien éclairé en dessous du petit miroir, et vue ainsi par transparence, offre une noble étoffe d’hiver, feuille morte, où serpentent des veines d’un très beau brun. […] Mirage étrange ! Toute cette fête de lumière, c’était l’aile d’un hanneton ! "

Je n’ai pas voulu arracher l’aile fine sous l’élytre d’un pauvre hanneton, aujourd’hui bien rare d’ailleurs, pour l’observer sous l’œilleton du microscope et vérifier les dires de Michelet. Plutôt l’admirer vivant même terne, il est trop mignon. Il faudra en reparler.

Pour Michelet il faut s’inspirer de l’insecte non seulement pour les bijoux mais aussi pour les tissus.

Mosaïque de coléoptères - Insectarium de Montréal 2014 ©Roger_Puff

Mosaïque de coléoptères - Insectarium de Montréal 2014 ©Roger_Puff

"La Nature, qui est une femme, lui dira que pour parer ses sœurs, au tissu doux, léger, de l’ancien cachemire, il faut inscrire, non pas les tours de Notre-Dame, mais cent créatures charmantes, - si vous voulez, ce petit prodige, si commun, de la cicindèle, où tous les genres sont mêlés ; - moins que cela, le scarabée de pourpre glorifié dans son lis ; - ou la verte chrysomèle, que ce matin j’ai trouvé sensuellement blottie au fond d’une rose ."

Vert et Jaune ©Thierry_Marbach

Vert et Jaune ©Thierry_Marbach

Plutôt que de la chrysomèle, ne serait-ce pas plutôt du hanneton des roses, la cétoine dorée, superbe émeraude, dont l’historien veut nous parler ? Je vous en propose une, mais dans une autre fleur.

"je vais" dit la cicindèle ©Philippe_Delmer

"je vais" dit la cicindèle ©Philippe_Delmer

Pas évident de trouver des photos de certains coléoptères trop rapides ou devenus rares. Par chance, Philippe a photographié une cicindèle, ce rapide insecte chasseur coureur des sables, pas plus évident à prendre au filet (voyez ce qu’en dit son grand spécialiste, l’écrivain Ernst Jünger dans son livre Chasses subtiles), qu’à photographier. Un récent article disait que la cicindèle était "l’animal le plus rapide du monde, rapporté à sa taille". Rapporté à la taille d'un homme, la cicindèle foncerait à 700 km/h. Usain Bolt n’a qu’à bien se tenir. Philippe a pu la photographier fuyant, ...

"je viens" dit la cicindèle ©Philippe_Delmer

"je viens" dit la cicindèle ©Philippe_Delmer

Mais, me dit-il, l’insecte est curieux et revient sur ses pas voir qui peut bien tant s’intéresser à lui. D’où la deuxième photo. Bien vu !

Cependant Michelet de conclure :

"Est-ce à dire qu’il faille copier ? Point du tout. Ces êtres vivants, et dans leur robe d’amour, par cela seul ont une grâce, je dirai une auréole animé, qu’on ne traduit pas. Il faut les aimer seulement, les contempler, s’en inspirer, en tirer des formes idéale, et des iris tout nouveaux, de surprenants bouquets de fleurs… "

On est en en plein dans le biomimétisme, mais fallait-il le préciser ?

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Vandeplanque J M 14/09/2015 08:59

la beauté de l'insecte mou enfin révélée !