Charles Janet (1849-1932) : industriel et savant

Publié le 26 Juin 2017

14 juin Conférence à Verneuil-en-Halatte sur Charles Janet (1849-1932) industriel et savant beauvaisien, par Loïc Casson, professeur SVT à l’ESPE-Beauvais, spécialiste de l’histoire des sciences. Notre conférencier a découvert Charles Janet durant une collaboration paléontologique avec le Musée de l’Oise ; c’est là qu’il est tombé sur les 600 tiroirs de fossiles que ce savant avait laissés.

 

Ingénieur de Centrale, ayant épousé Berthe Dupont, fille d’un gros industriel beauvaisien de la brosserie, notre personnage aura une carrière scientifique touchant successivement à la paléontologie, l’entomologie, la biologie et la chimie. N’hésitant pas à reprendre ses études à 37 ans au labo de zoologie expérimentale de la Sorbonne dirigé par Henri de Lacaze-Duthiers (Académie des Sciences), il obtient une licence de sciences naturelles en 1887 puis un doctorat en 1900.

l'entomologie parmi les thèmes de recherche de Charles Janet  ©L'Agrion d el'Oise

l'entomologie parmi les thèmes de recherche de Charles Janet ©L'Agrion d el'Oise

Au cours de 50 années de carrière scientifique (1882-1931), il publie 4000 pages, 700 figures, 150 planches. Ce travail est considérable pour un amateur, mais peut-être pas si amateur que cela cependant, car tous les axes de recherches sont d’un haut niveau.

En biologie, il s’illustre par ses travaux sur le Volvox, microalgue verte d’eau douce. À noter sa volonté de mettre le vivant en équation, aussi bien la fourmi que l’algue brune, au travers de formules orthobiontiques bien compliquées, selon une théorie dont il est quasiment le seul défenseur et qui sera abandonnée. Enfin, il se lance dans la chimie atomique, proposant notamment une classification différente de celle de Mendeleïev, que des scientifiques actuels considèrent comme tout à fait intéressante, voire prometteuse.

Il dépose également de nombreux brevets, dont celui d’un moteur rotatif à hydrocarbures et d’un dispositif de sauvetage, qu’il n’hésite pas à faire tester par ses garçons de 9 et 12 ans. Il est également le promoteur à Beauvais de coquettes habitations à bon marché (qui existent toujours) destinées aux ouvriers de la Brosserie Dupont. Il propose même un mode de scrutin électoral de représentation proportionnelle exacte, lui aussi bien compliqué…

Charles Janet  ©Janet - Loïc Casson

Charles Janet ©Janet - Loïc Casson

En entomologie, il s’est surtout consacré aux insectes sociaux de l’ordre des hyménoptères, les fourmis puis les frelons.

En 1893, il présente une note à la Société entomologique de France sur la production des sons chez les fourmis. La même année il présente à la Société zoologique de France son appareil pour l’élevage et l’observation des fourmis et d’autres petits animaux "qui vivent cachés et ont besoin d’une atmosphère humide", ainsi qu’une note sur les nématodes (des vers) qui vivent sur les glandes pharyngiennes des fourmis. En effet disposant à la fois d’un matériel très perfectionné (microscopes et microtomes) et d’excellentes compétences techniques, il peut faire des observations très précises de l’anatomie de ces petits animaux.

coupe de fourmi  ©Janet - Loïc Casson

coupe de fourmi ©Janet - Loïc Casson

Sa formation d’ingénieur et son aptitude au dessin industriel, lui permettent de présenter des figures remarquablement détaillées et toujours admirées par les scientifiques actuels.

coupe de thorax de fourmi  ©Janet - Loïc Casson

coupe de thorax de fourmi ©Janet - Loïc Casson

Il s’intéresse aux frelons, plus particulièrement à l’histoire complète de la confection du nid par la reine. Pour ce faire il fait passer des annonces dans les journaux locaux pour recueillir des nids habités. Il met au point un système pour déplacer et pour mieux observer et étudier les nids dans son laboratoire.

construction d'uin nid de frelon  ©Janet - Loïc Casson

construction d'uin nid de frelon ©Janet - Loïc Casson

En 1894, il observe, quasiment heure par heure, la confection d’un nid de Vespa crabro (le frelon européen) pendant plusieurs mois, jusqu’à la mort de la dernière ouvrière, avec qui il était véritablement entré en empathie. 55 dates d’observations réparties sur 190 jours de 6 h 30 le matin à 22 h lui fournissent des détails inédits comme la trophallaxie entre les ouvrières et les larves. Ses observations précises et ses dessins minutieux montrent comment le nid se construit et comment fonctionne la société de frelons qui l’habite. Il transmet 3 notes à l’Académie des Sciences pour relater cette expérience.

Notre amie et adhérente Claire Villemant présente ce soir, confirme la qualité des travaux de Janet : ils sont toujours valables aujourd’hui et demeurent la seule référence dans le domaine. Cette spécialiste des hyménoptères (entre autres du frelon asiatique) au Muséum national d’Histoire naturelle, pense qu’il serait impossible de refaire les mêmes observations au regard des moyens actuels de la recherche.

Janet va aussi travailler sur les myrmécophiles, animaux vivant dans les fourmilières, tels les lépismes qui volent à la bouche des fourmis le liquide nutritif qu’elles s’échangent.

lepiqsme et fourmis - dessin de Charles Janet ©Janet - Loïc Casson

lepiqsme et fourmis - dessin de Charles Janet ©Janet - Loïc Casson

En 1896, il inaugure la 1ère conférence annuelle de la Société de zoologie française et reçoit le Prix Thore de l’Académie pour le meilleur mémoire publié sur les mœurs ou l’anatomie d’une espèce d’insectes d’Europe, dont Fabre fut le premier lauréat 30 ans plus tôt. Il observe également les acariens myrmécophiles qui viennent s’accrocher au corps ou à la tête des fourmis (proche du Varroa parasite des abeilles).

En 1898, il participe dans la délégation gouvernementale au Congrès de Cambridge, présidé par Sir John Lubbock, sommité britannique de l’entomologie. En 1899 il est élu président de la Société de Zoologie Française. Il travaille ensuite sur la métamérisation ; il essaie de retrouver dans la structure anatomique fondamentale d’un animal — ici l’insecte — un ancêtre annélidien.

Il présente son nid vertical qui trouve un très grand succès à l’Exposition universelle de 1900 (année où il présente et obtient sa thèse de doctorat ès sciences naturelles sur la constitution morphologique de la tête de la fourmi).

Il pose une première candidature à l’Académie des Sciences en 1902, classé en dernière ligne, il n’obtient aucun suffrage. En 1906 il travaille sur les muscles du vol des fourmis et montre comment après l’arrachage des ailes, les muscles se transforment en corps gras fournissant à la fourmi de quoi vivre sans se nourrir. Ces travaux font toujours l’objet de notes à l’Académie où il candidate encore sans succès en 1908. Il reçoit le Prix Cuvier de l’Académie en 1909 « bien qu’ingénieur » et « grâce à sa vive passion ». Malgré sa thèse et ses travaux, on lui fait comprendre qu’il n’est pas du sérail. En 1912, sa 3ème candidature, bien que non classé, recueille 1 voix. Il ne se représentera plus.

Son frère cadet Armand, polytechnicien et ingénieur maritime, spéléologue, entomologiste, explorateur, inventeur, sera quant à lui président de la Société française d’Entomologie. Son cousin, lui aussi polytechnicien, sera président de la Société géologique de France.

Loïc Casson termine sa conférence en montrant la diversité des profils d’entomologistes avant 1914. Il est difficile de séparer les amateurs des professionnels tant les contributions sont variables allant de collecteur, en passant par collectionneur, assistant occasionnel au Muséum, chargé de mission par le Muséum, vulgarisateur (tel Maeterlinck) à chercheur indépendant… Finalement Charles Janet, bien qu’il soit toujours resté autonome et indépendant a eu le même rôle et les mêmes prérogatives qu’un professionnel. L’entomologie avant 1940, a dû se construire avec nombre d’individus de la trempe de Janet.

 

Loïc Casson et Claire Villemant (MNHN) ©L'Agrion de l'Oise

Loïc Casson et Claire Villemant (MNHN) ©L'Agrion de l'Oise

La conférence se termine par la rencontre, sous l’œil bienveillant de Charles Janet, de Loïc Casson, professeur en Sciences de la Vie et de la Terre, qui fait revivre ce grand ami des hyménoptères et de Claire Villemant, entomologiste, enseignant-chercheur au MNHN et spécialiste des hyménoptères, notamment des micro-guêpes parasitoïdes et du redouté frelon asiatique.

Pour ceux que l'histoire de l'entomologie intéresse, voir l'article de Loïc Casson intitulé "L'entomologie autour  de 1900 : une science d'amateurs ?". Il est paru dans la revue d'histoire des sciences suisse Gesnerus

 

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