Et d’abord, qu’est-ce qu’un entomologiste ?

Publié le 20 Août 2017

J’aimerais vous faire partager un petit texte relevé dans un opuscule que j’ai déniché dans une bibliothèque scientifique, où je vais fouiner quelquefois.

L’opuscule est titré « Les Entomologistes peints par eux-mêmes ». Il a été rédigé par un certain Achille Guénée et édité en 1934 aux Imprimeries Oberthur à Rennes.

Achille Guénée, avocat de profession, est un entomologiste né en 1809 à Chartres et mort en 1880 à Châteaudun. Il s’intéresse très tôt aux lépidoptères dont il fait sa spécialité. Il écrit de nombreux ouvrages sur les papillons et les chenilles. Il fait partie des fondateurs en 1832 de la Société entomologique de France et en est le président de 1848 à 1874.

Le texte, dont je vous livre les premières pages, est initialement paru dans le Recueil des travaux de la Société libre de l’Eure pour 1842, sans doute une allocution prononcée à Evreux par Achille Guénée devant les membres de la société savante euroise. L’ouvrage consulté a donc été publié 92 ans après et nous y revenons ici encore 175 ans plus tard.

Notre savant connaissait bien ses collègues entomologistes de l’époque et pouvait se permettre de faire avec humour le portrait de quelques spécimens caractéristiques. Voilà ce qu'il écrit en 1842.

"Et d’abord, qu’est-ce qu’un entomologiste ? La définition n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire, car chez ces êtres, comme dans leurs collections, il y a une foule de variétés."

Carabe coriacé ou chagriné (Carabus coriaceus) © Hubert Carpentier

Carabe coriacé ou chagriné (Carabus coriaceus) © Hubert Carpentier

"Il y a l’entomologiste collectionneur, dont la vocation n’est point spéciale, et qui ne fait qu’obéir au développement particulier de son crâne, qui l’a voué dès sa naissance à la manie des collections. Il ramasse et amasse des insectes comme il ramasserait des plantes, des coquilles, des médailles. Des bouquins et souvent, en effet. Il cumule tous ces goûts. Réunir le plus possible d'objets soigneusement rangés et étiquetés. Pouvoir se vanter de posséder seul tel carabus ou tel Elzévir[1], tel est son suprême bonheur. Du reste, il use peu ou point de ses propriétés une fois acquises ; chaque objet a sa place dans son casier et dans sa mémoire, mais il ne sort pas plus de l’un que de l'autre. "

 

[1] Elzevir : ouvrage sorti des presses des fameux typographes hollandais qui portaient ce nom, généralement de petit format in-12

Echiquier occitan (Melargania occitanica) © Alexandre Ramon

Echiquier occitan (Melargania occitanica) © Alexandre Ramon

"Il y a l’entomologiste commerçant, qui reporte sur la science une vocation pour le négoce qui n'a pu s’exercer autrement. Celui-là ne rêve qu'échanges, correspondances, comptes ouverts, ventes et achats. Ce qui n'est pour le premier qu'un moyen de se procurer les objets qui lui manquent devient pour lui un but principal. Tombe-t-ii sur une espèce recherchée, il en remplit ses boîtes, son chapeau, ses poches. Il cote la valeur de chaque objet et consent à rabattre quelques centimes s'il Iui manque une patte ou une antenne ; mais il n'estime eu général que la marchandise irréprochable et il préférera se passer toute sa vie du papillon le plus curieux, s'il n'est muni d'un certificat constatant qu'il n'a jamais volé et que la fatale épingle a terminé son existence à peine commencée. Du reste, il déploie dans l’exercice de ses goûts une activité, une adresse, un arsenal de ruse et d’éloquence commerciales, qui l’aurait mené loin dans une autre partie. C’est un commis-voyageur perfectionné."

Salvazana imperialis (hémiptère de la famille des cicadides, photographié à l'insectarium de Gaspésie Canada) © Roger Puff

Salvazana imperialis (hémiptère de la famille des cicadides, photographié à l'insectarium de Gaspésie Canada) © Roger Puff

"Pour l’entomologiste voyageur, les insectes ne semblent qu’une occasion de courir le monde ; son imagination ardente lui représente sans cesse des forêts obscurcies par le vol des lépidoptères ou des prairies dont chaque brin d’herbe est chargé d’un coléoptère. L’expérience ne le guérit point et, s’il a parcouru quatre parties du monde, c’est dans la cinquième qu’il placera cet impossible Eldorado. C’est du reste un héros pour le courage et la persévérance ; les dangers ne sont rien pour lui et partout où surgit un Cook, un Laplace, un d’Urville, il ne manque jamais à l’appel."

Bousier (Geotrupes stercorarius ??) © Roger Puff

Bousier (Geotrupes stercorarius ??) © Roger Puff

"Son opposé est l’entomologiste observateur, qui sort peu de son jardin, où il passe sa vie à suivre les manœuvres du nécrophore ou les pérégrinations de la fourmi. Celui-là lit peu des livres et, les faits les plus connus étant nouveaux pour lui, le nombre de ses jouissances défie les plus étroites limites. Aussi ce goût d‘observation se rencontre-t-il souvent dans les hommes les plus illettrés chez lesquels il témoigne d’une franche admiration pour les beautés naturelles."

Grande biche (femelle de Lucanus cervus) © Roger Puff

Grande biche (femelle de Lucanus cervus) © Roger Puff

""L’entomologiste classificateur est tout différent. Il vit au milieu des livres et accepte généralement comme prouvés tous les faits qui y sont consignés ou plutôt il s’en inquiète peu. Un coléoptère a-t-il quatre ou cinq articulations aux tarses, voilà pour lui la question capitale. Il écrira des volumes pour prouver que tel qui parait avoir quatre segments en a réellement cinq ; seulement le cinquième n’est pas visible, voilà tout. Il se soucie médiocrement des affinités réelles des espèces entre elles et de la conformité des mœurs ou d’habitudes par laquelle la nature semble avoir voulu les rapprocher ; pour lui, la vie même est une faculté accessoire ; il n’étudie que des cadavres."

Présentation de papillons exotiques Musée des Confluences Lyon © Roger Puff

Présentation de papillons exotiques Musée des Confluences Lyon © Roger Puff

"Le véritable entomologiste … " [à suivre]

Nul doute que les entomologistes d’aujourd’hui n’ont plus grand chose à voir avec ces stéréotypes du XIXème siècle. Cela dit les entomologistes de cette époque qui pour la plupart étaient de distingués amateurs, étaient souvent des plus compétents, comme nous l’avons d’ailleurs vu avec l’exemple de Charles Janet.

Bien sûr, Achille Guénée ne traite pas encore de l’entomologiste amateur photographe… (je me permets de vous rappeler que vous avez jusqu’au 31 août à minuit pour envoyer vos photos à notre concours…).

Pour ce qui me concerne, je ne suis pas entomologiste, amateur oui, mais sans être classificateur j’ai du plaisir à rechercher le nom scientifique des bestioles que je photographie (mais je me trompe parfois et demande votre indulgence) et je ne dédaigne pas de tirer le portrait d’un vulgaire diptère, encore que certaines mouches soient souvent très brillantes, et je ne parle pas de notre belle cétoine dorée.

 

 

cétoine dorée (Cetonia aurata) © Roger Puff

cétoine dorée (Cetonia aurata) © Roger Puff

Si vous le voulez bien, nous reviendrons une autre fois sur ce petit opuscule bien intéressant.

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