Les entomologistes vus par Achille Guénée (suite)

Publié le 15 Septembre 2017

Voici la suite de l’article paru sur ce blog le 20 août dernier.

Il s’agit de textes tirés de l’ouvrage d’Achille Guénée (1809-1880 à Châteaudun), spécialiste des papillons et de leurs chenilles, fondateur de la Société entomologique de France.

Les entomologistes vus par Achille Guénée (suite)

"Le véritable entomologiste lui-même échappe rarement à quelques-uns de ces défauts ou, si l’on veut, de ces ridicules. Seulement, ce qui est pour les autres un but n’est pour lui qu’un moyen. Il rassemble les faits connus, les groupe en mille manières diverses et en extrait des idées d’une fécondité que ne soupçonnent pas ceux qui sont étrangers à ces mystères ; Il étudie les mœurs avec attention et curiosité, mais sans être poursuivi par ce besoin de trouver des miracles, qui dévore incessamment certains faiseurs de livres ; car il sait que la nature est assez grande par elle-même pour que ces merveilles n’aient pas besoin d’être exagérées, mais il sait aussi que cette belle simplicité dérobe souvent la perfection aux yeux de l’observateur inattentif. Avec un brin d’herbe ployé, une écorce tuméfiée, un trou dans le sable, tout est pour lui matière à réflexion. Cette réflexion ne l’abandonne pas même dans ses recherches de simple chasseur, car il a éprouvé qu’elle dirige mieux que le hasard ; aussi trouve-t-il souvent une abondante récolte en restant patiemment courbé là où d’autres ont passé en courant. Se hasarde-t-il à publier le résultat de ses investigations, il dédaigne ces descriptions isolées de genres ou d’espèces nouvelles qui font presque toujours sacrifier la science à la satisfaction d’une puérile vanité et il aime mieux donner son nom à des idées qu’à des insectes. Enfin, qu’il parcoure les champs ou qu’il tienne les filets ou la plume, l’entomologie est toujours pour lui à la fois une étude et un délassement, un travail et un plaisir."

à la recherche du brin d'herbe ployé, le photographe entomophile .©Roger Puff

à la recherche du brin d'herbe ployé, le photographe entomophile .©Roger Puff

"J’aurais pu vous parler de ces susceptibilités ombrageuses, de ces polémiques aigres-douces, de ces discussions de priorité, petites jalousies et grandes vanités, auxquelles l’entomologiste paye tribut comme tout le reste des savants, genus irritabile ; mais tout cela a été dit cent fois et mieux que je ne pourrais le faire. J’aime mieux le suivre maintenant dans sa vie sociale et vous raconter ses tribulations publiques et ses joies privées."

chenille de noctuelle Triaena psi ©Roger Puff

chenille de noctuelle Triaena psi ©Roger Puff

"Il n’est guère de ville, grande ou petite, qui ne recèle au moins un entomologiste et, comme il est généralement peu soucieux de son accoutrement, comme il pousse quelquefois l’oubli du respect humain jusqu’à passer dans les rues enseignes déployées, il y est promptement remarqué. Or, dans une petite ville, qui dit remarqué dit critiqué. Et combien y a-t-il en France de grandes villes qui ne soient pas petites villes sous ce rapport. Il faut donc qu’il se résigne à subir les inconvénients de l’excentricité, c’est-à-dire à être regardé avec une étonnement peu flatteur par les dix-neuf vingtièmes des habitants, pour lesquels « faire comme tout le monde » est la suprême loi. Aussi, la partie masculine de la population l’accuse-t-elle de manquer de maturité dans les idées, tandis que la partie féminine (je ne parle pas seulement des femmes) lui reproche de ne pas porter de sous-pieds à ses pantalons. Le filet surtout fourni aux hommes graves un argument sans réplique. Il est vrai que la plupart ses entomologistes, effrayés de ce hourrah universel, déguisent ingénieusement et instrument réprouvé sous la forme d’une canne ; mais une fois sorti de la ville, il faut bien se décider à le déployer et les promeneurs du dehors ne tardent pas à surprendre la flagrant délit. Or, les gens raisonnables ne peuvent s’habituer à regarder un filet autrement que comme un jouet d’enfants, même ceux qui respectent la virilité dans le fusil de l’ornithologiste ou le râteau de l’horticulteur. Tel qui comprendra parfaitement qu’un homme sérieux s’occupe à faire de la tapisserie, ne lui pardonnera pas de chasser des papillons. Enfin, les gens instruits d’eux-mêmes, qui sont convaincus de la nécessité et de l’élévation des sciences naturelles, ont une peine infinie à admettre l’entomologie au même rang que l’étude des grands animaux, comme si la nature avait proportionné à la grosseur ou tarifé au kilogramme l’intérêt et la beauté de ses productions."

entomophile photographe muni d'un filet à papillons ©Roger Puff

entomophile photographe muni d'un filet à papillons ©Roger Puff

"Mais les blâmes les plus violents que l’entomologiste ait à subir sont ceux de cette classe de personnes qui mettent au premier rang l’utilité et qui conçoivent difficilement qu’on puisse être supporté sur la terre à moins d’y spéculer sur les grains ou d’y auner les étoffes. Ces personnes, qui sont fermement convaincues qu’elles n’exercent leurs professions que pour le plus grand bien de l’humanité, ne trouvent pas assez de dédains pour l’homme qui se voue à une science si peu productive et, généralement, elles se contentent de l’accueillir au passage par un magnifique haussement d’épaules.

Enfin, il n’est pas jusqu’à ces gens inoffensifs, ces hommes bonae voluntatis, dont parle l’Ecriture, que ne jettent aussi leur part d’improbation au pauvre entomophile ; seulement ceux-là sont plus doux dans leurs jugements et plaignent plutôt qu’ils n’accusent. J’en ai entendu s’écrier, avec une compassion parfaitement sincère : « Quel dommage que ce pauvre M. N*** ait la cervelle dérangée ! Un jeune homme qui pouvait aller à tout ! »."

volucelle ©Roger Puff

volucelle ©Roger Puff

"Ce n’est pas tout. Quand l’entomologiste est rentré dans la vie commune, quand il a quitté son attirail de chasseur pour l’habit noir et les gants jaunes (les gants jaunes sont bien déchus aujourd’hui) et qu’il se risque à aller dans une soirée prendre sa part de ce plaisir qu’on vous vend au pied carré, ses tribulations ne sont pas finies. Sans doute la politesse enchaîne alors les langues et maintient les épaules dans leur position horizontale, mais il devient la proie des phraseurs, qui, après avoir passé la journée à sacrifier au dieu Argent dans leurs diverses officines, éprouvent secrètement, malgré leurs dires, le besoin de se réhabiliter à ses yeux du délit de lèse-intelligence. Ainsi un grave personnage s’écriera en lui prenant la main : « Ah ! monsieur, croyez que je sens tout ce qu’il y a de poésie dans vos études favorites ! Et moi aussi, monsieur, j’étais né pour aimer la nature et tout mon regret est que mes occupations m’empêchent de l’admirer sans distraction. » ou bien un autre, l’abordant ex abrupto : « Ah ! mon cher, j’ai pensé à vous aujourd’hui ; figurez-vous que j’ai rencontré dans mes bois un insecte magnifique (suit la description pittoresque dudit insecte, lequel est plus habituellement de toutes les couleurs). Savez-vous que c’est une douce occupation que la vôtre et que j’envie parfois votre bonheur ? ». Ou encore c’est l’homme politique du lieu, le candidat qui a échoué le matin et dont la pétition au ministère est restée sans effet : « Mon Dieu, monsieur N***, que vous êtes heureux de n’avoir point d’ambition et que vous êtes véritablement sage de préférer vos jouissances tranquilles aux misérables plaisirs de la vanité satisfaite ! »."

Pertit sylvain Limenitis camilla ©Roger Puff

Pertit sylvain Limenitis camilla ©Roger Puff

"Eh bien ! tous ces mensonges dorés, qu’autorise la politesse, sont peut-être plus difficiles à endurer pour l’entomologiste que les dédains sincères de ces mêmes personnages, car ils prouvent que ces hommes, qui lui accordent la perspicacité des yeux du corps, ne lui supposent pas assez de bons sens pour deviner que le plus désintéressé d’entre eux – s’il n’était condamné à quitter ses places, ses honneurs, son argent, pour ces occupations dont il vante la douceur – y périrait de regret et d’ennui."

A suivre

Nous aurons prochainement l'occasion de revenir sur la fin du texte de cet entomologiste qui décrit si bien, avec affection et avec finesse, ses collègues et ici met le doigt sur tous ceux qui - avec un regard amusé ou dédaigneux- les observent et les critiquent.

Et merci à Michel, le photographe entomophile.

 

 

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Martineke Vdp 04/10/2017 05:46

Superbes photos d'un certain Roger Puff :) Tout est dit sur l'incompréhension humaine qui sévit (parfois)... « Ah ! mon cher, j’ai pensé à vous aujourd’hui ; figurez-vous que j’ai rencontré dans mes bois un insecte magnifique... Savez-vous que c’est une douce occupation que la vôtre et que j’envie parfois votre bonheur ? .... le plus désintéressé d’entre eux – s’il n’était condamné à quitter ses places, ses honneurs, son argent, pour ces occupations dont il vante la douceur – y périrait de regret et d’ennui."

04/10/2017 20:12

Merci pour le compliment. Sachez chère Martineke que vos photos - qui ne sont pas si mal m'a-t-on dit - pourraient elles aussi figurer sur ce blog. Pensez-y.