Publié le 25 Novembre 2014

Je tombe sur un ouvrage de 1958 "Les Leçons de choses – Cours moyen" chez Fernand Nathan. Voilà qui ne me rajeunit pas. La table des matières indique qu’il y aura 77 leçons. Numéro 49, le hanneton. Numéro 50, les insectes. En voilà un autre de 1967 "Leçons de choses au cours moyen" chez Delagrave. Là il n’y a que 60 leçons, avec numéro 40, le hanneton et numéro 41, l’abeille et les insectes.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Notre bon vieux hanneton. C’est donc lui ce bon coléoptère débonnaire l’archétype des insectes ? Il faut dire qu’on en voyait beaucoup à l’époque. L’ouvrage de 1967 nous dit d’ailleurs comment les récolter "Les soirs de mai, ils volent autour des arbres. Le matin, ils sont engourdis ; il suffit de secouer les branches pour les faire tomber".. Ce que nous ne manquions pas de faire.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

En 1958, on n’y allait pas de main morte "Malheur à l’arbre sur lequel s’abattent, durant les chaudes soirée de printemps, les gros hannetons au vol bruyant. Son feuillage risque fort d’être en grande partie dévoré". Faut pas s’étonner alors que certains d’entre nous - pas moi je vous assure - leur accrochaient un fil à la patte pour les faire voler en laisse. Ce ne sont sans doute pas les mêmes qui aujourd’hui nous disent avec nostalgie "On ne voit plus de hannetons aujourd’hui". Pourtant si j'en crois la presse, ils envahissaient les environs de Fontainebleau en 2011, les Vosges en 2012, la région de Liège en 2013, où le journaliste rtbf.be écrivait : "Le hanneton, très commun il y a cinquante ans, avait presque disparu. Et son retour surprend."... En 2014, le hanneton s'est fait, semble-t-il, plus discret, mais on a pu lire quelques plaintes sur son ver blanc. Et j'ai pu photographier celui qui ci-dessus trône sur les fougères.

Notre hanneton va donc permettre aux chères petites têtes blondes d’observer que l’insecte est formé de trois parties bien distinctes. En 1967, on n’est guère plus tendre : "Chaque partie est dure. Pourtant il vous est arrivé d’écraser un hanneton (ou un cafard) : le corps de l’animal contient-il des os ?". Les méthodes sont brutales, le talon est l’outil préalable à la dissection… Comme l’enfant est passionné de chevalerie, la carapace se compare "aux armures du Moyen Age formées d’éléments rigides articulés entre eux".

Poursuivons. La tête avec deux antennes coudées et deux gros yeux à facettes. L’enfant a pris une loupe.."Il se nourrit de feuilles et de bourgeons, qu’il broie avec ses pièces buccales".

Et maintenant comptons les pattes : elles sont au nombre de six, fixées au thorax. "Arrachons une patte de derrière et dessinons-la". Excusez moi, j’ai oublié de vous dire que les insectes sont bien occis, l’instituteur, qui les a capturés en mai, a pris soin de les mettre dans une boite à chaussures avec du produit antimites, alors couic ! "Arrachons lui maintenant un élytre […] Ouvrons le corps ". Le hanneton est un animal invertébré…

"Le hanneton vit quelques semaines seulement. Avant de mourir, la femelle pond une cinquantaine d’œufs. De chaque œuf naît un ver blanc, la larve [...] Le ver blanc vit trois ans, se nourrissant de racines et faisant ainsi mourir les plantes". Et après un mot sur la nymphe, occasion de faire épeler "métamorphose", le 8ème point de la leçon conclut laconiquement en deux courtes phrases : "Le hanneton est un insecte. Il est nuisible".

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

L’ouvrage de 1967 reste objectif, évitant d’écrire "nuisible ". Il poursuit avec quelques insectes voisins du hanneton, la lucane (sic), le doryphore, le dytique, le carabe, le ver luisant, la coccinelle. Ce sont des insectes et des mots que l’enfant connaît. Il propose de disséquer le papillon pour découvrir les différences essentielles : trompe spiralée et ailes écailleuses. Puis il passe à l’étude de l’abeille.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

L’ouvrage de 1958 poursuit avec la leçon suivante titrée "Des animaux qui ressemblent au hanneton et qui, comme lui, sont nuisibles" Crac pas un pour racheter l’autre. Et la litanie des paragraphes commence : les doryphores dévorent les pommes de terre, les chenilles s’attaquent aux choux, à la vigne, au chêne, au pin… les charançons dévorent blé, châtaignes, noisettes,… les mouches transportent les germes de toutes sortes de maladies, les pucerons… dont le phylloxera qui s’attaque au vin sacré… Et pour conclure :

"Contre ces innombrables ennemis, l’homme lutte à l’aide de poisons et surtout en protégeant les animaux insectivores : lézards, crapauds, chauves-souris, oiseaux, etc.". En note de bas de page les poisons sont précisés : bouillies à base d’arsenic, poudres ou liquides à base de D.D.T.

En 1967, on reste plutôt neutre.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Mais en 1958 il y des insectes utiles, heureusement. Les abeilles qui produisent du miel, de la cire et transportent le pollen des fleurs : "Elles favorisent la formation des fruits.". Le bombyx du murier "qu’on élève en vue de la confection de belles soieries".. Le carabe doré, la gracieuse libellule, la coccinelle qui détruisent des animaux nuisibles. Le lampyre ou ver luisant "qui est friand d’escargots", sous-entendu qui boulottent nos laitues..

L’ouvrage conclut abruptement "Beaucoup d’insectes sont nuisibles". En petites lettres comme dans un contrat d’assurance, quelques insectes sont sauvés : l’abeille et le bombyx (rappelons que ce sont 2 des 3 insectes légalement "domestiques", le 3ème étant la drosophile). Le chapitre suivant est consacré aux crustacés (qui se distinguent des insectes, arachnides et myriapodes par le fait qu’ils respirent par des branchies). Puis vient le chapitre de l’araignée des jardins qui conclut tout aussi brutalement "Beaucoup d’araignées sont utiles. Toutes sont carnivores et se nourrissent d’animaux nuisibles (insectes en particulier)".

Alors je ne comprends vraiment pas pourquoi beaucoup de gens sont aujourd’hui horrifiés par ces petites bestioles bien utiles. Sauf que - en petites lettres là encore - on apprend qu’il y en a de très grosses qui s’attaquent aux oiseaux et aux petits rongeurs et que leurs piqûres peuvent être dangereuses pour l’homme.

Revenons en 1967, le chapitre suivant est essentiellement consacré à l’abeille sur deux pages. Pourtant il est intitulé "L’abeille : les insectes". On apprend surtout que ses pattes postérieures sont adaptées à la récolte du pollen et que les glandes de l’abdomen secrètent de la cire. Mais où parle-t-on d’autres insectes ? Nulle part. Ah si, dans les figures je trouve le dessin de la piéride du chou et la photo d’une mouche, sans le moindre commentaire.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Ceci vu je vais plus loin dans le bouquin de 1967 et là, magnifiques dessins en couleurs d’un doryphore et du phylloxera… et le chapitre s’intitule "Les animaux utiles et les animaux nuisibles". Il est consacré à l’ensemble du monde animal.

Nous allons découvrir quels sont les critères, avec quelques exemples des espèces citées.

Les animaux utiles a) nous fournissent des aliments (le bœuf, le faisan…), b) produisent des matières dont sont faits nos vêtements (le mouton, le bombyx…), c) travaillent pour nous (le cheval, le chien,…), d) détruisent des animaux nuisibles (le chat, les oiseaux,…). "Sans les oiseaux, la terre serait la proie des insectes". A part le bombyx qui tisse le précieux fil de soie, pas d’insectes côté utile, même l’abeille n’est pas citée sur cette page. Et je ne parle pas de la drosophile, la petite mouche du vinaigre, l’héroïne de la recherche génétique, qui valu à Thomas Hunt Morgan en 1933 le Prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le rôle du chromosome dans l’hérédité.

Les animaux nuisibles a) s’attaquent à l’homme et aux animaux utiles (le serpent, le renard,…), b) transmettent de redoutables maladies (le moustique, la puce,…), c) détruisent nos cultures et nos récoltes (le doryphore, le hanneton,…). Tiens, rien que des insectes pour b et c.

Et pour conclure, voilà le noble rôle de l’homme :

  • L’homme élève les animaux qui lui sont le plus utiles : ce sont les animaux domestiques
  • Les autres animaux vivent à l’était sauvage. L’homme s’efforce de protéger ceux qui sont utiles et en particulier les oiseaux ; il détruit ceux qui sont nuisibles.
Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Je ne vous parlerai pas d’un autre bouquin de 1956 qui consacrait deux pages à la sauterelle et deux autres à la piéride du chou. Ni d’un autre de 1966, nettement plus riche avec deux pages sur la mouche bleue (beurk) qui conclut "Il faut détruire les mouches"., deux pages sur l’abeille "insecte social utile", deux pages sur la piéride du chou dont la larve est végétarienne, sur le doryphore dont les larves causent de graves dégâts aux pommes de terre.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

C’est en 1962 que paraissait aux Etats-Unis Silent Spring – Le Printemps silencieux – le bouquin de la biologiste Rachel L. Carson dédié à Albert Schweitzer qui avait écrit, la phrase est en exergue, "L’homme a perdu l’aptitude à prévoir et à prévenir. Il finira par détruire la terre", bouquin dont je ne citerai ici qu’un paragraphe :

"Selon la philosophie qui semble maintenant guider nos destinées, rien ne doit barrer le chemin aux chevaliers du pulvérisateur. Les victimes occasionnelles de leur croisade contre les insectes n’ont aucune importance ; si des rouges-gorges, des faisans, des ratons-laveurs, des chats et même des bœufs se trouvent habiter le même coin de terre que l’insecte pourchassé, et sont pris sous l’averse insecticide, personne ne doit protester."

Heureusement Rachel L. Carson a été entendue et entretemps les leçons de choses sont devenues SVT.

Mais que peuvent bien dire des insectes les manuels scolaires de 2014 ? Ceci est une autre histoire.

Voir les commentaires

Repost 0

Publié le 19 Novembre 2014

L‘Agrion de l’OIse n’a pas attendu les récents événements – et oui le survol de centrales nucléaires par des drones - pour s’intéresser à ces engins. Enfin aux drones s’inspirant du vol des insectes : nous avions en effet traité ce sujet dans un précédent article en février dernier titré " Insectes et minidrones" .

Cela étant j’ai retrouvé sur la toile un article de 2007 « Libellule ou insecte espion ? Des scientifiques travaillent sur des robots-bestioles » sur des sites francophones s’intéressant à la mondialisation. Je me suis reporté à l’article original - c'est plus sûr - paru sur le site du Washington Post du 9 octobre 2007 "Dragonfly or Insect Spy ? Scientists at Work on Robobugs". L’article indique que de tels engins auraient été récemment utilisés pour espionner les foules.

Cet article en anglais évoquait un robot-libellule que la CIA aurait développé en secret dans les années 70s. Mais il ne devait pas être si petit que cela car les ailes battantes de la libellule étaient animées par un moteur à essence. Le projet n’aurait pas débouché, les performances de cet insectothopter étant particulièrement médiocres par vents latéraux.

L’article dit aussi que la miniaturisation d’un tel engin motorisé – et qui plus est équipé d’outils d’espionnage - à la taille d’une libellule de belle taille n’est pas chose évidente. On n’est plus au paléolithique avec des odonates de 70 cm d’envergure. Qui plus est si la taille du drone était celle d’un moustique comme le laisse entendre un hoax (voir notre page Facebook du 29 octobre).

« Comprendre et reproduire l'efficacité du vol des insectes n'est pas un mince défi » c’est l’ONERA (le centre français de la recherche aéronautique, spatiale et de défense) qui le souligne, sachant que cet organisme travaille, dans le cadre de son projet REMANTA, sur les drones à ailes battantes depuis le début des années 2000.

Toujours est-il que c’est là l’occasion de parler de ces mini-drones entomomorphes. Mais il n’y a pas que les drones qui se donnent un look d'insecte, il y a ceux qui se proposent de lutter contre les insectes. Je veux parler de drones plus conventionnels, comme ceux largement utilisés pour les prises de vue aériennes, à l’ouvrage en agriculture. Un "drone agricole" était présenté pour la première fois au Salon de l’Agriculture en février dernier. Ces engins très maniables sont destinés à l’inspection des parcelles en vue de l’optimisation des traitements, donc ici pour éventuellement lutter contre des insectes invasifs.

Mais pour en savoir plus, il faudra venir à notre prochaine réunion trimestrielle. Nous vous y invitons. C'est à Rieux, à 20h00, le 4 décembre. Qu'on se le dise.

Des Insectes et des Drones

Voir les commentaires

Repost 0

Publié le 10 Novembre 2014

La mode était à la fin du 19ème siècle, et jusqu’à la guerre 14-18 au moins, de représenter les pays sous forme de caricatures dans une cartographie satirique. André Belloguet (1830-1873) en était un des dessinateurs les plus connus en France.

Une de ses cartes probablement dessinée entre 1870 et 1873 (date de sa mort) présente «L’Europe animale», où la France, rabotée à l’est par la perte de l’Alsace et de la Moselle, est figurée comme un coq tourné vers l’Allemagne, celle-ci comme un renard prêt à plonger sur le coq, l’Angleterre en pieuvre voulant étendre son hégémonie, la Russie comme un ours féroce, ... Le sens de ces représentations était relativement clair dans le contexte politique de l’époque. Avec cela plus ou moins évident : l’Italie en pie, l’Espagne en taureau, l’Afrique du Nord en lion, la Turquie d’Europe en tortue, la Turquie d’Asie en chameau, etc.

Je vous laisse la découvrir sur la toile. Un site en anglais la présente. Mais dans cette carte et d’autres du même genre pratiquement jamais un pays n’était figuré par un insecte. Quel dommage pour nous.

Avec une autre association dont je fais partie, les Amis du Vieux Verneuil, une exposition sur la Guerre 14-18 a été montée en mai dernier dans le cadre des commémorations. Une collection de cartes postales a été prêtée et j’ai eu la permission du collectionneur de m’en servir pour notre blog. Qu’il soit remercié ici.

Tous les pays belligérants sont représentés en insectes.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Bien sûr l’auteur est français et tous les alliés dans le conflit sont des insectes bien sympathiques : des papillons pour la quasi totalité. La France aux ailes bleu-blanc-rouge est perchée sur une branche. Au fait savez-vous qu’il existe bien un papillon avec de telles ailes tricolores l’Ancyluris formossima ? Il vit au Pérou, en Equateur et en Bolivie.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Papillons aussi pour l’Angleterre, la Belgique, l’Italie et le Japon. Tous des papillons aux ailes couleurs du drapeau national. Les personnages, qui en forment le corps, sont tous féminins, une Française en casque de poilu, une Russe couronnée comme une impératrice, les autres moins typées… Mais aucun de ces personnages ne figure une tête connue, pas de roi, de reine ou de chef d’état. Ils symbolisent le peuple de chaque pays dans son anonymat.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Il en va de même pour les autres alliés, le Monténégro, la Russie et la Serbie.

Nos lépidoptères sont tous posés sur une branche, et surtout ils sont paisibles, souriants, innocents, pourrait-on dire.

A noter qu’il manque la Grèce, le Portugal et la Roumanie pour les Alliés de la Triple Entente du continent européen.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Bien sûr rien de tel pour les ennemis, L’Allemagne en tête figurée en coléoptère menaçant aux énormes mandibules.

14-18 : des insectes symbolisaient les belligérants

Il y a bien ici aussi le drapeau colorant leurs ailes, mais à côté de l’Allemagne en lucane, les autres sont des hyménoptères peu sympathiques : guêpe ou frelon pour l’Autriche, bourdon pour la Bulgarie. Quant à la Turquie, c’est une espèce de coléoptère aux élytres bruns peu identifiable. Un hanneton peut être ?

De plus les personnages sont des hommes, barbus, revêches, que dis-je belliqueux. Les responsables de la guerre, les « méchants » sont identifiés. Ce sont des despotes, des tyrans… et non comme on la vu pour les « gentils » le peuple. L’Allemagne, c’est manifestement le Kaiser Guillaume II avec ses moustaches retroussées, l’Autriche c’est l’Empereur austro-hongrois François-Joseph Ier avec son crane chauve et ses favoris blancs, la Bulgarie c’est le roi Ferdinand avec sa barbichette noire et ses moustaches à la Napoléon III. Le personnage symbolisant la Turquie coiffé d’un fez rouge pourrait bien être le Sultan Mehmed V, mais la ressemblance avec les photos consultées, mis à part le fez, est moins frappante …

Ils sont ailes déployés, présentés comme des assaillants, des agresseurs … mais regardez bien, ils sont tous une épée fichée dans le corps, « épinglés » comme dans une boite de collectionneur, donc tués, figés dans leur posture guerrière. Voilà le destin de la Triple Alliance.

Les paisibles papillons auront raison de ces nuisibles insectes.

Inutile de vous dire que si une même collection de cartes postales existait dans le camp adverse, la symbolique serait diamétralement opposée, mais là j’enfonce des portes ouvertes.

Ah oui j’oubliais : l’Espagne, le Luxembourg, les Pays-Bas et la Suisse sont restés neutres dans la Grande Guerre, donc point d’insectes pour les caricaturer.

Mais puisque nous parlons des insectes dans la guerre, je vous propose pour conclure cet extrait du livre Les Croix de bois de Roland Dorgelès :

« A tout moment, Gilbert regardait sa montre. Cette attente angoissante lui crispait le cœur : il eut voulu entendre le signal, partir tout de suite, en finir. Il pensa tout haut :

- Ils font durer le plaisir

Sur le parapet, entre deux touffes d’herbe, deux bêtes se battaient : un gros scarabée mordoré à la cuirasse épaisse et un insecte bleu aux fines antennes. Gilbert les regardait, et, quand le scarabée allait écraser l’autre, il le renversait sur le dos, du bout du doigt. De son front une goutte de sueur tomba sur la petite bête bleue, qui secoua ses ailes bigarrées.

- Attention, il va être l’heure, prévint un officier sur notre droite.

Plus près, Cruchet commanda :

- Baïonnette au canon… Les grenadiers en tête.

Un frisson d’acier courut tout le long de la tranchée. Penché, Gilbert observait toujours ses insectes, n’écoutant pas battre son cœur. Le scarabée secouait sa lourde carapace, mais l’autre l’avait saisi entre ses longues antennes, et il le maintenait ne le lâchait plus.

[…] Tiens, le scarabée doré ne bougeait plus, l’insecte l’emportait… Oh ! cette poudre, quelle âcre puanteur !… Une rumeur monta vers la droite, des cris ou une chanson. « Les zouaves sont sortis ! » Une rafale de 105 éclata, cinq coups de cymbales…

- En avant la troisième ! cria le capitaine.

- En avant !… »

Et surtout n’oublions pas : cette guerre ce sont plus de 18 millions de morts militaires et civils, tous pays confondus, plus de 21 millions de militaires blessés.

Voir les commentaires

Repost 0

Publié le 3 Novembre 2014

Dans le livre de Patrick Deville « Peste et choléra », prix Femina 2012, nous pouvons lire la mort brutale du père d’Alexandre Yersin, le jeune pastorien, découvreur du bacille de la peste.

« A Morges dans le canton de Vaud, chez les Yersin comme chez les voisins, ce n’est pas le dénuement mais une stricte frugalité. Un sou y est un sou. Les jupes élimées des mères passent aux servantes. Ce père parvient à coups de leçons particulières à mener à Genève des études de moyenne intensité, devient un temps professeur de collège, féru de botanique et d’entomologie, mais pour mieux gagner son pain c’est l’administration des poudrières. Il porte la longue veste noire cintrée des savants et un chapeau haut de forme, il sait tout des coléoptères, se spécialise dans les orthoptères et les acridiens.

Il dessine les criquets et les grillons, les tue, place sous le microscope les élytres et les antennes, envoie des communications à la Société vaudoise des sciences naturelles, et jusqu’à la Société entomologique de France. Puis le voilà intendant des Poudres et ça n’est pas rien. Il poursuit l’étude du système nerveux du grillon champêtre et modernise la poudrerie. Le front écrase le dernier grillon. Un bras dans une ultime contraction renverse les bocaux. Alexandre Yersin meurt à trente-huit ans. Un scarabée vert traverse sa joue. Une sauterelle se piège dans ses cheveux. Un doryphore entre dans sa bouche ouverte. Sa jeune épouse Fanny est enceinte. La veuve du patron va devoir quitter la poudrerie. Après l’oraison, au milieu des ballots de linge et des piles de vaisselle, un enfant naît. On lui donne le prénom du mari mort. »

Alexandre Yersin fils / wikipedia commons
Alexandre Yersin fils / wikipedia commons

Cette mort brutale de l’entomologiste à sa table de travail, ainsi traitée de façon spectaculaire par Patrick Deville, est sans doute quelque peu romancée. Il n’en reste pas moins que le père du disciple de Pasteur et de Roux, Alexandre Yersin, a effectivement laissé sa trace dans l’histoire de l’entomologie.

Il s’agit donc d’Alexandre Yersin père (1829-1863).

On trouve un ouvrage de 1866 « La vie et les écrits d’Alexandre Yersin » écrit par le genevois Henry de Saussure (1829-1905), que Patrick Deville a probablement consulté. Henry de Saussure est un géographe qui a beaucoup voyagé, notamment en Amérique, où, alpiniste, il a gravi le Popocatepelt, et qui a également écrit sur l’entomologie américaine : « Fourmis mexicaines » (1853), « Orthoptères de l’Amérique moyenne et mantidés américaines » (1858), pour ne citer que ces deux publications. Fondateur entre autres de la Société d’entomologie de Suisse, il était le petit-fils de Horace-Bénédict de Saussure, naturaliste et géologue, fondateur de l’alpinisme.

Alexandre Yersin père s’est illustré en entomologie dans l’étude des orthoptères d’Europe. Il a travaillé sur le chant de ces insectes, la stridulation. Dans un ouvrage il décrit le chant particulier des différentes espèces que l’on trouve en Suisse en le notant en musique. Dans les espèces d’Orthoptères qu’il décrit, il distingue trois familles musicales : les Grilloniens, les Locustaires et les Criquets, les autres étant muettes. (Attention la cigale n’est pas un orthoptère, nous n’en parlons donc pas).

Jeune sauterelle verte ©Philippe_Delmer _ 1er prix du Jury au 1er concours photo de l'Agrion de l'Oise 2014

Jeune sauterelle verte ©Philippe_Delmer _ 1er prix du Jury au 1er concours photo de l'Agrion de l'Oise 2014

C’est Henry de Saussure qui synthétise ces travaux

« Les Grillons et les Locustes stridulent au moyen d’un tambour ou appareil spécial de leurs élytres, tandis que les Criquets produisent leurs sons en faisant jouer leurs tibias postérieurs sur les élytres, comme un archet sur un violon. Le procédé de ces derniers a un caractère beaucoup plus musical que celui des premiers : il est par conséquent beaucoup moins facile à noter ; mais quoique produisant un bruit plutôt qu’un son, il devient chez les différentes espèces la source d’un chant infiniment plus varié que le procédé employé par les Grilloniens et les Locustaires. Tandis que les insectes de ces deux dernières familles recherchent l’ombre des buissons et l’obscurité de la nuit, pour faire entendre avec persistance ces sons aigus qui nous impatientent si souvent, les Criquets ne saluent de leur chant que les rayons du soleil ; ils recherchent la chaleur, et pour n’en perdre aucun rayon, ils ont soin d’abaisser la patte placée du côté de la lumière afin qu’elle ne projette aucune ombre sur leur corps. A l’approche de la soirée, les Criquets cessent de striduler.

Tous les Orthoptères chanteurs savent varier leurs stridulations. Lorsqu’on les saisit ils produisent un son aigu que l’on pourrait prendre pour un cri de détresse ; ils ont aussi leur cri d’appel et lorsque les mâles s’approchent de la femelle ils adoucissent la voix d’une manière remarquable ; et quelquefois même ils vont jusqu’à en changer complètement le rythme. Enfin lorsque les insectes se nettoient les pattes et les élytres, ou lorsque le temps change ils rendent par moments des sons désordonnés, qu’il ne faut pas confondre avec le chant de l’espèce. »

Criquets (insectarium Hexapoda Waremme Belgique) ©Roger_Puff

Criquets (insectarium Hexapoda Waremme Belgique) ©Roger_Puff

Dans un article du blog, nous avons évoqué les Plaies d’Egypte et plus particulièrement les invasions de criquets. Ce phénomène n’est pas propre aux pays du Sud. Il a en effet été étudié par Alexandre Yersin en Suisse, où en 1858 des myriades de sauterelles envahirent le canton de Vaud. Le point de départ n’était pas l’Orient, mais le Valais où l’espèce en cause Pachytitus migratorius était indigène. Le même phénomène était déjà apparu en 1837. Les ravages de ces sauterelles suisses ne sont en rien comparables à celles des criquets pèlerins mais suffisants pour que des moyens de destruction aient été proposés.

Henry de Saussure nous dit encore que le fléau des sauterelles avait ravagé en 1613 les Bouches-du-Rhône. La ville de Marseille avait accordé des primes pour la destruction des œufs, des larves et des insectes. Les enfants pouvaient chacun en recueillir plusieurs kilogrammes par jour.

Ceci dit les œufs des sauterelles de l’invasion de 1858 ne furent pas détruits par le froid au cours de l’hiver et les sauterelles apparurent par myriades dévorant les champs d’avoine et autres graminées.

Alexandre Yersin qui avait commencé sa carrière de scientifique dans la météorologie sut faire la relation entre les conditions climatiques et ces éclosions explosives.

Grillons  ©Roger_Puff

Grillons ©Roger_Puff

Mais il vaudrait mieux que vous puissiez lire la totalité de ce que dit Henry de Saussure des œuvres de Yersin et mieux encore lire Yersin lui-même. C’est de Saussure qui écrit d’ailleurs à ce propos :

«[… pour tout ce qui tient à la peinture de la nature vivante, il faut lire ce qu’on écrit les observateurs eux-mêmes. Les extraits font perdre tout le charme des descriptions. La vie de la nature ne saurait en effet se traduire avec vérité que par la plume de ceux qui se sont eux-mêmes inspirés par la contemplation de ses admirables mystères. »

Les travaux approfondis sur le système nerveux des grillons de Alexandre Yersin ont été particulièrement appréciés. Il en publia une première partie faite surtout de ces observations, mais la mort vint interrompre ses travaux et la synthèse qu’il rédigeait ne fut pas publiée.

Les collections de Yersin père, complétées par celles de Yersin fils, qui s’est passionné pour la science de son père dans son enfance, ont été recueillies par le Muséum d’histoire naturelle de Genève où elles ont rejoint celles de Henry de Saussure.

Timbre poste Indochine 1943-1944
Timbre poste Indochine 1943-1944

Voilà ce qu’écrit à ce sujet Patrick Deville :

« Le garçon est seul et bat la campagne, nage dans le Lac ou construit des cerfs-volants. Il capture des insectes, les dessine, les transperce d’une aiguille et les fixe au carton. Le rite sacrificiel ressuscite les morts. Du père – comme dans une peuplade guerrière la lance et le bouclier -, il hérite des emblèmes, sort d’une malle au grenier le microscope et le bistouri. Voilà un deuxième Alexandre Yersin et un deuxième entomologiste. »

Et c’est grâce au microscope le plus perfectionné que Alexandre Yersin le fils, acheta vers 1884 chez Carl Zeiss à Iéna, tandis qu’il poursuivait ses études de médecine à Marburg puis à Berlin et qui ne le quitta pas de toute sa vie, qu’il va découvrir plusieurs années après le bacille de la peste à Hongkong en 1894…

Mais - bien qu’entomologiste - il ne parvint pas à résoudre le problème de la transmission de la maladie du rat à l’homme.

Alexandre Yersin, père et fils, entomologistes

« C’est un insecte qui propage la peste. La puce. On l’ignore encore. » écrit Patrick Deville.

Atteint d'un paludisme sévère, Yersin doit rentrer en France. En 1898, son collègue Paul-Louis Simond établit que c’est par sa piqûre que la puce transmet du rat à l’homme le bacille de la peste .

Revenu en Indochine, Alexandre Yersin de son côté met au point un sérum antipesteux et, depuis Nha Trang en Annam où il s’est établi, voyage en Chine et en Inde pour lutter contre de nouvelles épidémies .

timbre poste Viet Nam 2013
timbre poste Viet Nam 2013

Il poursuit sa carrière de médecin-militaire en Indochine où il fonde un Institut Pasteur à Saigon, une succursale à Nha Trang, ouvre l’Ecole de Médecine de Hanoi, introduit la culture de l’hévéa, installe un sanatorium à Dalat, développe la culture du quinquina pour lutter avec la quinine contre le paludisme, etc.Une riche carrière

Il meurt en 1943 à Nha Trang où il s’est établi.

Le Viet Nam honore aujourd’hui encore ce grand chercheur franco-suisse, qui est surnommé Ong Nam (Monsieur Cinq en référence à ses 5 galons de Médecin-Colonel du Service de Santé Colonial), témoin ce timbre poste de 2013.

Je vous recommande, si vous ne l’avez pas encore lu, l’ouvrage de Patrick Deville

Voir les commentaires

Repost 0