Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Publié le 25 Novembre 2014

Je tombe sur un ouvrage de 1958 "Les Leçons de choses – Cours moyen" chez Fernand Nathan. Voilà qui ne me rajeunit pas. La table des matières indique qu’il y aura 77 leçons. Numéro 49, le hanneton. Numéro 50, les insectes. En voilà un autre de 1967 "Leçons de choses au cours moyen" chez Delagrave. Là il n’y a que 60 leçons, avec numéro 40, le hanneton et numéro 41, l’abeille et les insectes.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Notre bon vieux hanneton. C’est donc lui ce bon coléoptère débonnaire l’archétype des insectes ? Il faut dire qu’on en voyait beaucoup à l’époque. L’ouvrage de 1967 nous dit d’ailleurs comment les récolter "Les soirs de mai, ils volent autour des arbres. Le matin, ils sont engourdis ; il suffit de secouer les branches pour les faire tomber".. Ce que nous ne manquions pas de faire.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

En 1958, on n’y allait pas de main morte "Malheur à l’arbre sur lequel s’abattent, durant les chaudes soirée de printemps, les gros hannetons au vol bruyant. Son feuillage risque fort d’être en grande partie dévoré". Faut pas s’étonner alors que certains d’entre nous - pas moi je vous assure - leur accrochaient un fil à la patte pour les faire voler en laisse. Ce ne sont sans doute pas les mêmes qui aujourd’hui nous disent avec nostalgie "On ne voit plus de hannetons aujourd’hui". Pourtant si j'en crois la presse, ils envahissaient les environs de Fontainebleau en 2011, les Vosges en 2012, la région de Liège en 2013, où le journaliste rtbf.be écrivait : "Le hanneton, très commun il y a cinquante ans, avait presque disparu. Et son retour surprend."... En 2014, le hanneton s'est fait, semble-t-il, plus discret, mais on a pu lire quelques plaintes sur son ver blanc. Et j'ai pu photographier celui qui ci-dessus trône sur les fougères.

Notre hanneton va donc permettre aux chères petites têtes blondes d’observer que l’insecte est formé de trois parties bien distinctes. En 1967, on n’est guère plus tendre : "Chaque partie est dure. Pourtant il vous est arrivé d’écraser un hanneton (ou un cafard) : le corps de l’animal contient-il des os ?". Les méthodes sont brutales, le talon est l’outil préalable à la dissection… Comme l’enfant est passionné de chevalerie, la carapace se compare "aux armures du Moyen Age formées d’éléments rigides articulés entre eux".

Poursuivons. La tête avec deux antennes coudées et deux gros yeux à facettes. L’enfant a pris une loupe.."Il se nourrit de feuilles et de bourgeons, qu’il broie avec ses pièces buccales".

Et maintenant comptons les pattes : elles sont au nombre de six, fixées au thorax. "Arrachons une patte de derrière et dessinons-la". Excusez moi, j’ai oublié de vous dire que les insectes sont bien occis, l’instituteur, qui les a capturés en mai, a pris soin de les mettre dans une boite à chaussures avec du produit antimites, alors couic ! "Arrachons lui maintenant un élytre […] Ouvrons le corps ". Le hanneton est un animal invertébré…

"Le hanneton vit quelques semaines seulement. Avant de mourir, la femelle pond une cinquantaine d’œufs. De chaque œuf naît un ver blanc, la larve [...] Le ver blanc vit trois ans, se nourrissant de racines et faisant ainsi mourir les plantes". Et après un mot sur la nymphe, occasion de faire épeler "métamorphose", le 8ème point de la leçon conclut laconiquement en deux courtes phrases : "Le hanneton est un insecte. Il est nuisible".

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

L’ouvrage de 1967 reste objectif, évitant d’écrire "nuisible ". Il poursuit avec quelques insectes voisins du hanneton, la lucane (sic), le doryphore, le dytique, le carabe, le ver luisant, la coccinelle. Ce sont des insectes et des mots que l’enfant connaît. Il propose de disséquer le papillon pour découvrir les différences essentielles : trompe spiralée et ailes écailleuses. Puis il passe à l’étude de l’abeille.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

L’ouvrage de 1958 poursuit avec la leçon suivante titrée "Des animaux qui ressemblent au hanneton et qui, comme lui, sont nuisibles" Crac pas un pour racheter l’autre. Et la litanie des paragraphes commence : les doryphores dévorent les pommes de terre, les chenilles s’attaquent aux choux, à la vigne, au chêne, au pin… les charançons dévorent blé, châtaignes, noisettes,… les mouches transportent les germes de toutes sortes de maladies, les pucerons… dont le phylloxera qui s’attaque au vin sacré… Et pour conclure :

"Contre ces innombrables ennemis, l’homme lutte à l’aide de poisons et surtout en protégeant les animaux insectivores : lézards, crapauds, chauves-souris, oiseaux, etc.". En note de bas de page les poisons sont précisés : bouillies à base d’arsenic, poudres ou liquides à base de D.D.T.

En 1967, on reste plutôt neutre.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Mais en 1958 il y des insectes utiles, heureusement. Les abeilles qui produisent du miel, de la cire et transportent le pollen des fleurs : "Elles favorisent la formation des fruits.". Le bombyx du murier "qu’on élève en vue de la confection de belles soieries".. Le carabe doré, la gracieuse libellule, la coccinelle qui détruisent des animaux nuisibles. Le lampyre ou ver luisant "qui est friand d’escargots", sous-entendu qui boulottent nos laitues..

L’ouvrage conclut abruptement "Beaucoup d’insectes sont nuisibles". En petites lettres comme dans un contrat d’assurance, quelques insectes sont sauvés : l’abeille et le bombyx (rappelons que ce sont 2 des 3 insectes légalement "domestiques", le 3ème étant la drosophile). Le chapitre suivant est consacré aux crustacés (qui se distinguent des insectes, arachnides et myriapodes par le fait qu’ils respirent par des branchies). Puis vient le chapitre de l’araignée des jardins qui conclut tout aussi brutalement "Beaucoup d’araignées sont utiles. Toutes sont carnivores et se nourrissent d’animaux nuisibles (insectes en particulier)".

Alors je ne comprends vraiment pas pourquoi beaucoup de gens sont aujourd’hui horrifiés par ces petites bestioles bien utiles. Sauf que - en petites lettres là encore - on apprend qu’il y en a de très grosses qui s’attaquent aux oiseaux et aux petits rongeurs et que leurs piqûres peuvent être dangereuses pour l’homme.

Revenons en 1967, le chapitre suivant est essentiellement consacré à l’abeille sur deux pages. Pourtant il est intitulé "L’abeille : les insectes". On apprend surtout que ses pattes postérieures sont adaptées à la récolte du pollen et que les glandes de l’abdomen secrètent de la cire. Mais où parle-t-on d’autres insectes ? Nulle part. Ah si, dans les figures je trouve le dessin de la piéride du chou et la photo d’une mouche, sans le moindre commentaire.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Ceci vu je vais plus loin dans le bouquin de 1967 et là, magnifiques dessins en couleurs d’un doryphore et du phylloxera… et le chapitre s’intitule "Les animaux utiles et les animaux nuisibles". Il est consacré à l’ensemble du monde animal.

Nous allons découvrir quels sont les critères, avec quelques exemples des espèces citées.

Les animaux utiles a) nous fournissent des aliments (le bœuf, le faisan…), b) produisent des matières dont sont faits nos vêtements (le mouton, le bombyx…), c) travaillent pour nous (le cheval, le chien,…), d) détruisent des animaux nuisibles (le chat, les oiseaux,…). "Sans les oiseaux, la terre serait la proie des insectes". A part le bombyx qui tisse le précieux fil de soie, pas d’insectes côté utile, même l’abeille n’est pas citée sur cette page. Et je ne parle pas de la drosophile, la petite mouche du vinaigre, l’héroïne de la recherche génétique, qui valu à Thomas Hunt Morgan en 1933 le Prix Nobel de médecine pour ses travaux sur le rôle du chromosome dans l’hérédité.

Les animaux nuisibles a) s’attaquent à l’homme et aux animaux utiles (le serpent, le renard,…), b) transmettent de redoutables maladies (le moustique, la puce,…), c) détruisent nos cultures et nos récoltes (le doryphore, le hanneton,…). Tiens, rien que des insectes pour b et c.

Et pour conclure, voilà le noble rôle de l’homme :

  • L’homme élève les animaux qui lui sont le plus utiles : ce sont les animaux domestiques
  • Les autres animaux vivent à l’était sauvage. L’homme s’efforce de protéger ceux qui sont utiles et en particulier les oiseaux ; il détruit ceux qui sont nuisibles.
Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

Je ne vous parlerai pas d’un autre bouquin de 1956 qui consacrait deux pages à la sauterelle et deux autres à la piéride du chou. Ni d’un autre de 1966, nettement plus riche avec deux pages sur la mouche bleue (beurk) qui conclut "Il faut détruire les mouches"., deux pages sur l’abeille "insecte social utile", deux pages sur la piéride du chou dont la larve est végétarienne, sur le doryphore dont les larves causent de graves dégâts aux pommes de terre.

Les insectes à l'école primaire dans les années 50-60

C’est en 1962 que paraissait aux Etats-Unis Silent Spring – Le Printemps silencieux – le bouquin de la biologiste Rachel L. Carson dédié à Albert Schweitzer qui avait écrit, la phrase est en exergue, "L’homme a perdu l’aptitude à prévoir et à prévenir. Il finira par détruire la terre", bouquin dont je ne citerai ici qu’un paragraphe :

"Selon la philosophie qui semble maintenant guider nos destinées, rien ne doit barrer le chemin aux chevaliers du pulvérisateur. Les victimes occasionnelles de leur croisade contre les insectes n’ont aucune importance ; si des rouges-gorges, des faisans, des ratons-laveurs, des chats et même des bœufs se trouvent habiter le même coin de terre que l’insecte pourchassé, et sont pris sous l’averse insecticide, personne ne doit protester."

Heureusement Rachel L. Carson a été entendue et entretemps les leçons de choses sont devenues SVT.

Mais que peuvent bien dire des insectes les manuels scolaires de 2014 ? Ceci est une autre histoire.

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