Publié le 17 Novembre 2017
En me promenant en forêt de Halatte, j’aime à observer le travail des bouviers, ces modestes insectes dans leur livrée noire aux beaux reflets bleu métallique. Ils s’affairent dans le crottin des chevaux qui fréquentent nos belles allées. Chevaux de course à l’entrainement ou chevaux de ballade, sans oublier la chasse à courre tant décriée, ils sont nombreux et bien sûr laissent le fumet de leur crottin.
La fonction des bousiers est, comme on le sait depuis que Jean-Henri Fabre en a si bien parlé dans ses Souvenirs entomologiques, de faire rapidement disparaitre les restes de l’alimentation des animaux. Fabre étudiait ces insectes et leurs larves dans ce qu’il appelait des volières et leur fournissait du crottin qu’il faisait ramasser par des enfants du voisinage ou l’achetait à un voisin.
« Pour résoudre la question ardue de l'éducation de la larve, ma première tentative fut la construction d'une ample volière, avec sol artificiel de sable et provisions de bouche fréquemment renouvelées. Des Scarabées sacrés y furent introduits au nombre d'une vingtaine, en société de Copris, de Gymnopleures et Onthophages. Jamais expérience entomologique ne me valut autant de déboires. Le difficile était le renouvellement des vivres. Mon propriétaire avait écurie et cheval. Je gagnai la confiance du domestique, qui rit d'abord de mes projets, puis se laissa convaincre par la petite pièce blanche. Chaque déjeuner de mes bêtes me coûtait vingt-cinq centimes. Budget de bousier n'avait jamais sans doute atteint un pareil chiffre. Or, je vois encore, je verrai toujours Joseph qui, le matin, après le pansement du cheval, dressait un peu la tête par-dessus le mur mitoyen des deux jardins et, tout doucement, faisant porte-voix de la main, me criait : hé ! hé ! J'accourais recevoir un plein pot de crottin. La discrétion des deux parts était nécessaire, vous allez voir. Un jour le maître survient de fortune au moment de l'opération ; il s'imagine que tout son fumier déménage par-dessus le mur et que je détourne au profit de mes verveines et de mes narcisses ce qu'il réserve pour ses choux. Vainement j'essaie d'expliquer la chose : mes raisons paraissent plaisanteries. Joseph est houspillé, traité de ceci, traité de cela, et menacé d'être congédié s'il recommence. On se le tint pour dit. »
Cet insecte coprophage est indispensable à nos écosystèmes.
Prenons ce passage de Wikipédia :
« Les bousiers jouent un rôle particulier dans l’agriculture : en enterrant ou en recyclant les excréments par leur digestion, ils accélèrent la formation d’engrais naturel et enrichissent le sol en matière organique et sels minéraux. Ils protègent aussi le bétail, notamment les ruminants, des possibles infections que les excréments, longtemps abandonnés à la putréfaction naturelle, pourraient propager par l’intermédiaire de parasites, comme les mouches. C’est pour cette raison que de nombreux pays ont introduit ces créatures au grand bénéfice de leur élevage. Dans les pays en voie de développement, les bousiers sont un facteur important de promotion de l’hygiène.
L'American Institute of Biological Sciences estime que les bousiers, en enterrant les déjections, font épargner environ 380 millions de dollars au secteur agroalimentaire des États-Unis. L’absence d’insectes coprophages endémiques capables de recycler les matières fécales d’animaux introduits en Australie a poussé le gouvernement australien à acclimater plusieurs espèces de bousiers. »
Il faut dire que comme cet insecte est assez lent, il est facile à observer. Il se met sur le dos quand il se sent menacé et fait le mort, ce qui permet d’admirer sa livrée.
Mais cet été j’ai constaté des tas de crottin étalé jonchés de dizaines de bousiers morts. Des hécatombes.
Lors d’une visite des marais de Sacy, notre guide Lucas Baliteau du CPIE, a insisté sur le fait que le bétail qui pâture dans le marais, équins et bovins, n’est pas vermifugé préventivement.
Voilà donc ce qui tue mes chers bousiers, le vermifuge des chevaux… Le problème est-il nouveau ? Une rapide enquête m’a montré que les éleveurs et propriétaires de chevaux sont informés depuis longtemps des dégâts faits par ces produits vétérinaires.
Mon moteur de recherche préféré m’a rapidement conduit à un article paru dans Libération du 3 mars 1999, titré :
« S.O.S. Bousiers. Des insectes coprophages meurent par la faute de traitements donnés au bétail »
La journaliste écrivait alors :
« Si les bousiers disparaissent, ça va être le bourbier. La perspective de l'extinction de ces insectes mangeurs d'excréments d'herbivores inquiète le Pr Jean-Pierre Lumaret, directeur du laboratoire de zoogéographie de l'université Paul-Valéry de Montpellier. Ce scientifique a d'ailleurs saisi le Conseil de l'Europe pour lui demander de faire respecter la convention de Berne de 1979 sur la conservation de la vie sauvage et des milieux naturels de l'Europe. Des experts ont été nommés et sont en train de préparer une recommandation pour le Conseil. »
Pas nouveau donc.
Le site Internet de l’Association loi 1901 pour l'aménagement d'un "Chemin du Philosophe" en forêt domaniale de Montmorency en parlait en 2009 :
« En me promenant en forêt, sur le Chemin du philosophe, je suis étonné par l’hécatombe de bousiers sur les crottins de chevaux. Ces petits scarabées remplissent la fonction de décomposer et de recycler des déchets organiques. Se tueraient-ils à la tâche ? Renseignements pris, cette mortalité est la conséquence, apparemment bien connue, de l’administration massive d’ivermectines, des vermifuges, au bétail à travers le monde entier depuis vingt ans. Sans doute d’autres insectes coprophages subissent le même sort. Ils ont pourtant tous un rôle essentiel dans les cycles alimentaires de la nature et pour l'équilibre des écosystèmes. Malheureusement pour eux, moins nobles dans nos imaginaires, ils sont moins médiatisés que les abeilles qui sont également menacées par les pharmacopées humaines. »
Un site professionnel « Techniques d’élevage » dans un article de septembre 2013 alertait les éleveurs :
« L’impact des vermifuges sur la faune sauvage en images »
On pouvait lire :
« Choisir le moment de la vermifugation, ne pas vermifuger à outrance, ne pas mettre l'animal au pré ou le sortir après vermifuge... des précautions inutiles ? Pas pour la faune sauvage. »
Il présentait des photos de crottin de chevaux vermifugés avec les bousiers décimés et écrivait :
« Les molécules d'un vermifuge vont tuer tous les insectes à proximité des fèces et à fortiori ceux qui vont disperser celles-ci. Un vermifuge, c'est pas automatique. Coprologie, program-mation, estimation, analyse des vermifuges nécessaires sont autant de réflexes qui réduisent la mortalité dans la faune sauvage. »
Des études ont été réalisées par les Haras nationaux sur l’impact des antiparasitaires sur les coprophages entre 2012 et 2014 dans la réserve de biosphère de Fontainebleau et du Gâtinais. Une des conclusions :
« Par ailleurs, les pratiques montrent que les traitements, (notamment aux avermectines) sont trop fréquents et que le recours à un avis vétérinaire est rare avant le traitement. Cela pose divers problèmes : outre les effets sur la biodiversité, l’apparition de résistances, le non-respect de la règlementation sur la délivrance de médicaments, la perte de contrôle sur la diffusion des molécules toxiques dans l’environnement...en plus de coûts de prophylaxie probablement plus élevés que nécessaire pour les structures. » (travaux publiés à la 40ème Journée de Recherche équine en 2014 ; article du site mis à jour en juin 2017).
L’article recommandait la mise en œuvre de bonnes pratiques et proposait une fiche technique « vermifugation ».
2017 : les propriétaires de chevaux n’auraient toujours pas compris le message. Et merdre ! comme disait le bon Roi Ubu ! Il n’y a pas que les abeilles qui dégustent ! Alors à quand une levée de boucliers pour la protection de nos bousiers et autres insectes coprophages ? Les mânes de Jean-Henri Fabre nous en saurons gré.
Mon conseil : A moins d’être sûr du bidet, n’utilisez pas de crottin de cheval dans vos jardins, au risque de ravager toute la faune qui travaille sans relâche la terre pour vous : lombrics, collemboles, insectes… et le fumier de vache n’est sans doute pas plus sûr. Alors les engrais NPK ? bof …
N.B. L’ivermectine est une molécule apparentée aux avermectines (insecticides souvent utilisés à usage domestique comme appâts contre les fourmis) qui sont extraites d’une bactérie le Streptomyces avermitilis.



































